Comme pour le vin, c'est avec le temps qu'on reconnaît les grands artistes de ceux qui sont seulement que bons. Les bons, passés les vertes années de jeunesse, sont gâtés par le succès - ou par la frustration - et tournent au vinaigre. Et il y a les grands, qui avec le temps, dans l'ombre ou la lumière, affinent leur bouquet et révèlent tous leurs tanins. Mais trêve de métaphore viticole, car c'est plutôt de cachaça qu'il conviendrait d'accompagner cet article dédié aux pères de la samba.
Voici une génération de musiciens nés dans les 1900-1920, qui ont créé la samba telle qu'on la connaît aujourd'hui. Ils sont derrières tous les grands classiques, mais n'avaient souvent pas enregistrés leurs propres compositions. Leurs sambas leur étaient achetées par des chanteurs de charme qui posaient leurs voix pleines de trémolo sur des arrangements, non dénués de cachet, mais qui ont aujourd'hui passablement vieillis.
Or, à la fin des années 60 et durant les années 70, beaucoup de ces compositeurs des premières heures, parfois tombés sinon dans l'oubli, du moins dans l'indifférence, vont enfin graver leurs
propres chanson. Souvent à l'initiative de producteurs ou de journalistes passionnés ils foulent les studios, parfois pour la première fois
Voici donc quelques-uns de ces enregistrements-testaments de ces pères de la samba. Agés de 60 à plus de 70 ans, la voix un peu fatiguée parfois, mais avec plus de coeur et d'âme que jamais !
Commençons par celui qui est peut-être le plus grand des sambistes. Celui qui n'aura cessé de chanter qu'un unique thème toute sa vie: la séparation amoureuse. Mais ici, Cartola ne chante plus une simple rupture, mais la fin d'un amour qui sera causé par la Mort qu'il sent approcher.
Cartola - Autonomia (Documento Inédito, 1980, enregistrement de 1979)
amp;
|
É impossível nesta primavera, eu sei
|
Ce printemps est impossible, je le sais
Asservir ainsi un pauvre cœur |
Aux côtés de Cartola avec lequel il avait fondé l'école de samba Mangueira, un autre très grand nom de la samba de Rio, Nelson Cavaquinho. Une magnifique chanson qu'il avait offert à la meilleure chanteuse de la relève musicale qu'on commençait à appeler MPB, Elis Regina.
Nelson Cavaquinho - Folhas secas
Traduction de folhas secas (feuilles mortes)
|
Quando eu piso em folhas secas
Não sei quantas vezes Que não posso mais cantar Sei que vou sentir saudade Ao lado do meu violão Da minha mocidade |
Quand je marche sur des feuilles mortes
Quand le temps m'annoncera |
*Références au nom de l'école de samba, Estação Primeira de Mangueira
|
|
Donga est notamment célèbre pour être l'auteur de la première samba enregistrée, en 1917! Encore actif en 1974... dans un album qu'il enregistra à 83 ans!
Donga - Cinco De Julho (A Música De Donga, 1974)
amp;
La reine du partido alto au timbre de voix unique. Pour l'anecdocte, elle avait travaillé plus de 20 ans comme domestique avant de connaître la gloire comme chanteuse du groupe Rosa de Oro.
Clementina de Jesus - Marinheiro só (1973). La meilleure interprétation de ce grand classique issu du répertoire traditionnel. Une bonne illustration des racines bahianaise de la samba carioca!
amp;
Clementina de Jesus avec Pixinguinha, génie universel de la musique, qui lui serait non le père mais plutôt le grand-père de la samba.
Clementina de Jesus, João da Bahia e Pixinguinha - Batuque Na Cozinha (Gente da antigua, 1968).
amp;
Ismael Silva est un autre très grand nom de Rio. On lui doit notamment la création de la première école de samba (Deixa falar) et la création de la rythmique propre à la samba. Il connut une longue traversée du désert à partir des années 40, notamment après avoir purgé deux ans de prison ferme et ne fut reconnu que tardivement.
Ismael Silva- Arrependido (avec Cristina Buarque).Traduction:
|
|
J’ai tout fait |
Quittons Rio pour São Paulo avec deux de ces plus grands auteurs-compositeurs.
Adoniran Barbosa a commencé à travailler à 10 ans, et fut toute sa vie l'interprète fidèle du peuple de sa ville. Malgré de nombreux succès notamment interprété par les Demonios de Garoa, ce n'est que dans les années 70 qu'il fut reconnu. Il nous chante avec sa gouaille légendaire, toute la beauté tragique du vieux sambiste. Il est pareil à une braise éteinte mais il ne suffirait que d'un souffle pour qu'elle brûle à nouveau!
Adoniran Barbosa - Já fui uma brasa (Adoniran Barbosa, 1974)
amp;
Traduction de Silvio
|
Eu também um dia fui uma brasa
Eu gosto dos meninos destes tal de iê-iê-iê, porque com eles, |
Moi aussi autrefois j'étais une braise
J'aime bien les jeunes de ce yé-yé parce qu'avec eux,
*Célèbre chanson d'Adoniran Barbosa |
Paulo Vanzolini est un cas à part. Sambiste de très grand talent, c'était aussi un intellectuel et un scientifique illustre. Témoin de sa célébrité de zoologue, une dizaine d'espèces portent son nom!
Paulo Vanzolini - Bandeira de guerra (Paulo Vanzolini Por Ele Mesmo)
Traduction: La france qui samba.
|
Foi numa esquina da vida
Minha bandeira de guerra, |
Ce fût dans un de ces tournants de la vie, une femme paumée, un homme au point mort. Sur la base de cet impair et mauvais début, a commencé à naître, contre la volonté, cet amour tourmenté. Tu m'admires avoir vaincu, qui aurait dit que la folie durerait plus d'un jour. En vérité, qui aurait dit que j'apercevrais la lumière du jour. Mais maintenant que nous avons vaincu, tourmenté, je m'étale à la vue de tous et personne ne me retient. Femme, puisque Dieu le veut, allons-y. Mon étendard de guerre, ma lutte pour la survie, mon droit d'être quelqu'un. |
Le plus grand de Bahia, Dorival Caymmi bien sûr! Lui qui connut des succès internationaux, notamment porté par la voix de Carmen Miranda, est surtout l'auteur de ballades intemporelles qu'il a enregistré accompagné de sa seule guitare.
Dorival Caymmi en 1972 sur TV Cultura (45 min d'émission)
Un des maîtres de la samba de roda. Contrairement aux sambistes de Rio, ou même au bahianais Dorival Caymmi qui émigra très vite à Rio, Batatinha ne connut jamais vraiment le succès. Il gagnait sa vie comme graphiste et plaçait de temps en temps une samba auprès d'interprète. Ce n'est également que vers la fin de sa vie qu'il a pu enregistrer ses chansons. Lisez le beau portrait qu'à consacré Oliver Cathus à ce maître de délicatesse, de simplicité et de poèsie qu'était Batatinha.
Batatinha - Diplomacia (Samba de Bahia, 1973 ou 1975)
amp;
Deux autres grands maîtres de la samba un peu plus jeunes mais qui méritent amplement leur place aux côtés de leurs ainés:
Traduction:
|
Meu desespero ninguém vê Sou diplomado em matéria de sofrer Falsa alegria, sorriso de fingimento Alguém tem culpa desse meu padecimento Sofrimento e padecer Todos lamentam mas só eu sei responder
Luto por um pouco de conforto Tenho o corpo quase morto Não acerto nem pensar Mesmo com tanta agonia Ainda posso cantar |
Personne ne voit mon désespoir Je suis diplomate en matière de souffrance Fausse joie, sourire feint Quelqu’un est responsable de ma douleur Souffrance et peine Tous compatissent mais moi seul sais réagir
J’ai le corps presque mort Je n’arrive pas à réfléchir Même avec avec tant d’angoisse Je peux encore chanter |
Candeia - Brinde ao cansaço (Samba de roda, 1975)
amp;
Ederaldo Gentil - O Ouro e a madeira
|
Não queria ser o mar
Não queria ser o dia
O ouro afunda no mar |
Je ne voudrais pas être la mer
L’or coule au fond de la mer |
Pour conclure cet article, revenons à Cartola avec lequel nous avons commencé ce billet. Lui qui a passé toute sa vie dans l'ombre d'interprètes moins méritant, à cumuler petits boulots ingrats, qui a connu des périodes de véritable misère a eu le triomphe tardif, aux bras de son dernier amour, Zica. Ecoutons le chantez la vieillesse heureuse et sans regrets.
Cartola - O inverno de meu tempo (Documento inedito, 1982)
Traduction
|
Surge a alvorada
E os sonhos do passado
Nossas vidas
Já não sinto saudade |
L'aube apparait
Et l'hiver de ma vie commence Et je me sens heureux |


Derniers Commentaires