Samedi 31 mai 2008

 

«Pas question de m’aventurer dans une autre histoire d’amour

Quelle place pourrais-je laisser à une autre ?

J’ai beau consulter tous les médecins, cela ne sert à rien

Ma maladie c’est toi puisque tu n’es jamais près de moi

Quand j’ai trop faim, je grignote n’importe quoi

Mais pour moi, me rassasier c’est me nourrir de ton amour.»

 

Une ligne de basse en forme de boucle fermée sur elle même, des cuivres denses et lancinants, et la voix de Mahmoud Ahmed qui répète encore et encore ces paroles sublimes. La sensation qui s’en dégage est extraordinaire : c’est chaud, moite, violent, une sorte de manque physique à l’état pur qu’on imagine proche de la folie. On sent Mahmoud Ahmed emprisonné dans ce désir impossible et qui tente d’en sortir avec ce cri Ereeeee mela c'est-à-dire, je cherche une solution.

Mahmoud Ahmed - Erè mèla mèla


La chanson poursuit dans le même style et avec la même intensité dans son deuxième mouvement Mètché nèw (Quand ?). Les paroles également courtes et superbes ; des trucs bateaux mais qu’on a l’impression d’entendre pour la première fois :

«Quand ? Aujourd’hui ou demain ?

Quand serons-nous les yeux dans les yeux ?

J’ai des céréales en abondance mais je reste affamé

Car ma faim est la faim de tes lèvres

Tu obsèdes mon esprit jour et nuit et je meurs

De ton absence.» 

Mahmoud Ahmed - Mètché nèw


Le reste de l’album est du même gabarit,  rempli à en déborder de pépites de chansons d’amour. Je vous mets celle qui le conclu, Tezeta (Mélancolie) dont l’aspect apaisé tranche avec le reste de l’album.
 

«Le passé est derrière moi

Le souvenir s’appuie sur aujourd’hui

Demain il sera là, toujours ravivé.

On a dit que le souvenir est le bateau de la pensée

C’est aussi le bateau de l’anxiété

Et moi je suis le port où accoste ce bateau

Que l’amour serait éphémère si le souvenir

Ne perdurait pas.»


Mahmoud Ahmed - Tezeta



Les titres sont extraits de Ere Mela Mela, 7ème volume de la série des Ethiopiques de Buda Musique qui en comporte une bonne vingtaine. Les titres que j'ai mis sur le blog sont loin d'être inconnus, puisque cet album est le premier album éthiopien à être sorti en Occident (en 1986) avec le titre éponyme qui passait en boucle sur Radio Nova. On les retrouve aussi sur le premier volume des Ethiopiques Golden Years of Modern Music et sur The Very Best Of Ethiopiques.



Les petits curieux, jetez un oeil sur le site officiel, un autre sur une interview avec le bonhomme derrière les Ethiopiques, Francis Falceto et le 3eme sur une histoire de la musique éthiopienne moderne écrite par le Monsieur en question. C'est un peu long, mais l'article vaut vraiment le coup. Il explique le processus d'incorporation de la musique occidentale qui aboutit à la musique moderne, l'âge d'or de cette musique entre 1969 et 1978 puis sa décadence avec l'arrivée d'un régime militaire. Il y a aussi des développements passionnants sur l'identité de l'Ethiopie par rapport au reste de l'Afrique.
Par Boeb'is - Publié dans : Afrique de l'Est
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Jeudi 29 mai 2008
Je viens de lire un billet assez intéressant sur le blog Anoko de l'ICRA. Pas à propos de musique, mais pas non plus sans rapport: la foutue notion d'authenticité. L'auteur dénonce les supercheries de l'ethno-tourisme et des documentaires éthnologiques qui recherchent l'exotisme et non la vérité.

« pour garder le coté exotique et authentique à tous prix, on fera disparaitre du champs toute trace de modernisme, tout vétement, toute trace de béton ou de tôle ondulée. Tels ces indiens d’Amazonie Huaorani ou Zoé, en contact depuis déjà quelques décennies et que l’on nous fait découvrir nus comme aux premiers matins du monde. »

Le billet : Le documentaire ethnographique de télévision, authenticité ou altération ? par Patrick Bernard
Par Boeb'is - Publié dans : Sur le net
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Dimanche 25 mai 2008
Oyez Oyez, quelqu'un connaît un hébergeur FTP rapide, généreux en espace, gratuit, qui tolère les mp3, qui permet d'accéder directement aux fichiers (pas les rapidshare et cie), sans OGM ni sucre ajouté?

Car depuis quelques jours impossible de me connecter au FTP de Free où je stocke habituellement les mp3. Ca marche qu'avec l'interface web de Free où les envois sont limités à.... 2mo. M. Internet voudrait me forcer à bachoter mes partiels qu'il ne s'y prendrait pas autrement!
Par Boeb'is - Publié dans : Vie du blog
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Vendredi 23 mai 2008
1967. Alors que la guerre du Vietnam fait rage, un jeune duo parcourt le Sud Vietnam pour chanter la paix. Il s’agit de Trinh Cong Son, compositeur et guitariste de 28 ans qui a déjà quelques succès à son actif et de la toute jeune chanteuse Khanh Ly âgée de 22 ans. C’est à cette époque que le duo enregistre la plupart de ses grandes chansons, celles qui le fera entrer la légende et qui sont aujourd’hui connues par tous les Vietnamiens. Ces chansons sont publiées en 1969 dans ce qui est certainement l’album central de la chanson vietnamienne : Khanh ly hat cho quê huong Viet Nam, ce qui signifie littéralement Khanh Ly chante pour la patrie du Vietnam.


Un titre d’album nationaliste pour un disque pacifiste ? C’est surprenant mais pas paradoxal car à l’époque, le peuple vietnamien est déchiré entre la République du Vietnam au Sud et la République démocratique du Vietnam au Nord. Quand Trinh Cong Son exalte la nation vietnamienne, il ne fait que chanter la paix et la réunification. Et avec quelle grâce ! Car la guerre et la paix, c’est certes un beau thème mais c’est surtout très casse gueule. Trinh ne fait pas dans la démagogie, il ne donne pas de leçon. Trinh raconte.

Il raconte le quotidien des civils, quand « le son du canon parvient à la ville nuit après nuit » quand « le balayeur de rue arrête son balai pour tendre l’oreille ». (Đại Bác Ru Đêm). Il met en scène un vieillard et un gamin dans les ruines d’un parc (Người già em bé), une mère berçant son enfant en se demandant s’il atteindra les 20 ans pour devoir partir à la guerre (Ngủ Đi Con).


Trinh ne se contente pas des descriptions morbides; il raconte aussi la fin fantasmée de la guerre. Il imagine quand il visitera le Vietnam « de Saigon jusqu’au Centre et de Hanoi au Sud», qu’il ira visiter « la route parsemée de tranchées ». Il raconte que « dans mon pays, les gens auront finis de s’entretuer », que « tout le monde sera dans la rue avec le sourire », mais aussi que « la vieille mère ira chercher dans la montagne les restes de son enfant » (Tôi sẽ đi thăm). On retrouve ce thème décliné dans plusieurs titres, comme Ta thấy gì đêm nay où il imagine le soir de l’armistice. La chanson la plus frappante dans ce style est la très entraînante "Formons une grande ronde" (Nối vòng tay lớn) qui est devenue l’hymne quasi-officiel de la Réunification, et qui est toujours chanté dans les karaokés et ailleurs.

D’autres chansons sont des hommages aux décédés, comme "Chanter sur les morts "(Hát trên những xác người) ou  la "chanson dédiée aux morts" (Bài ca dành cho những xác người). Cette dernière évoque des « morts flottant sur les rivières, étalés dans les champs, sur les toits des villes, sur les chemins tortueux », « sous les auvents des pagodes, dans des églises, sur le seuil de maisons désertées ». Mais toujours l’espoir prend le dessus, et Khanh Ly continue en chantant « Printemps, les morts nourrissent les chants / Vietnam, les morts donnent du souffle à la terre de demain»


Toutes les chansons ne parlent pas spécifiquement de la guerre mais dès qu’on regarde en détail les paroles on voit que toutes en sont empreignées. Comme une de mes préférées, Xin cho tôi (donne-moi), où une Khanh Ly brisée implore qu’on lui donne « la main chaude de ma mère », « un jour de sommeil paisible », des « nuits sans bruit de mitraille ».

Ce qui est assez extraordinaire dans ces chansons c’est la communion parfaite entre la voix très puissante de Khanh Ly et les arrangements très discrets. Une guitare, une basse, parfois un piano ou un cuivre. Pas d’effet d’esbroufe, tout est très maîtrisé et au service de la chanson. Le son est parfois étrangement proche de ce qui se faisait de mieux aux Etats-Unis à la même époque. Par exemple, l’intro de Ca Dao Me ressemble un peu à du Nico/John Cale. Ce son sobre, presque minimaliste est vraiment une des grandes réussites de cet album.


C’est d’autant plus important que toute la musique populaire vietnamienne est marquée par des arrangements craignos, avec une sorte de vernis de violons synthétiques assez déprimant. D’ailleurs toutes les chansons de Khanh Ly seront ré-enregristrées dans les années 1980 et ce sont ces versions qu’on trouve le plus facilement. Pire, les versions originales n’ont jamais été éditées officiellement en CDs ! Certes la voix de Khanh Ly reste et c’est le plus important mais pour les instruments c’est comme écouter du Brassens joué par Jean-Jacques Goldman.

Voilà, j'espère sincèrement que les personnes qui sont arrivées jusque ici écouteront attentivement l'album. Même si vous êtes déroutés, persévérez! Cet album c’est tout sauf une curiosité marrante qu’on trouve sur le net et qu’on écoute d’une oreille distraite. C'est au contraire le genre d'albums qu'on écoute et ré-écoute sans se lasser, le genre d'albums qui peut vous accompagner toute une vie, comme ceux de Dylan ou de Brassens pour rester dans les noms cités. Promis, vous m'adorerez bientôt pour vous l'avoir fait découvrir. Ah, j'espère qu'un jour un label fera pour la musique vietnamienne ce qu'a pu faire le label Buda Musique pour la musique éthiopienne, mais en attendant les mp3 c'est mieux que rien.

Pour finir, un très gros merci au forum Pho xua où j’ai pu récupérer les versions originales des chansons de Khanh Ly d’avant 1975 et les images des pochettes, et en particulier à Hu Vo qui a répondu à mes questions. Pour la traduction des paroles je me suis aidé du très bon site tcs-home et des conseils de Cop. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur Khanh Ly, en particulier sur ses enregistrements postérieurs à 1975 un petit tour sur son site officiel.

Je rappelle
LE LIEN
pour télécharger l'album. Et enfin, une chanson en teaser pour ceux qui ont la flemme de télécharger tout l'album.

Khanh Ly & Trinh Cong Son - Xin cho tôi (donne moi)


PS: une info précieuse, Khanh Ly fera un concert le dimanche 15 juin 2008 à l’espace des peuplier, Paris 13eme. A ne pas rater!
Par Boeb'is - Publié dans : Vietnam
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Dimanche 18 mai 2008
Comme hier, une vidéo de musique extrême. Entre le génie et le n'importe quoi, chacun choisira son camp. Je m'excuse auprès des  lecteurs sains d'esprit, je commence mes partiels, il faut bien ça pour évacuer le stress! Non mais quelle idée de de les mettre au début de l'été?

Mike Patton - Moonchild


Pour ceux qui trippent sur les chants étranges, je les invite à jeter un oeil sur un vieux billet, les autres manières de chanter:du chant de gorge au beatboxing.

Plus:
Mike Patton
Par Boeb'is - Publié dans : Youpi ou Ohlala?
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Samedi 17 mai 2008
Keiji Haino + Yamatsuka eye + John Zorn en impro


Par Boeb'is - Publié dans : Youpi ou Ohlala?
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Lundi 12 mai 2008


Extraits d'un entretien de Jean-François Bizot fait par Cyril De Graeve et Ariel Kyrou en 2004, et disponible en intégralité sur chronicart.com depuis 2006 (c'est donc tout sauf un scoop). L'entretien est très long et très intéréssant et aborde un bon paquet de sujets. Avec tous les mp3 uploadés je n'en suis plus à une violation du droit d'auteur près, donc j'ai copié-collé quelques (petits) extraits sur le défrichage et la promotion des "biens" culturels.

[...] Parce qu'il y a une surabondance... Dans ces conditions où il n'existe plus aucun point de repère, quelles sont les possibilités de défrichage ?

Les journalistes sont les abrutis au bout de l'entonnoir. Le risque, avec cette abondance, c'est que tu n'arrives plus à traiter que des bouts de nouveautés. Comment tu fais un tri ? Comment tu peux décider d'y aller ? Avant, c'était facile, mais aujourd'hui comment procède-t-on ? Quelle place attribuer à quoi ? Comment tu choisis une nouvelle galerie d'art ? Pourquoi ce qu'elle expose est-il plus intéressant que le reste ? Ça me fait penser à la distance qui existe entre le Musée d'Art Moderne de la ville de Paris et le Palais de Tokyo. Le Musée d'art moderne de la ville de Paris réouvrait ses portes début février avec une expo Pierre Bonnard, que Picasso détestait mais que Matisse idolâtrait. Dans les journaux, on a parlé d'un "Bonnard, lumineux et accessible". Facile. En face, le Palais de Tokyo proposait au même moment une accumulation d'artistes dits d'avant-garde, regroupés sous l'appellation " Notre époque ", que je n'ai d'ailleurs pas été voir. Ça va de l'art GPS à un tas de vieux papiers qui fait figure d'œuvre d'art... Ça ne me dérange pas : je peux même jeter mes vieux papiers pour contribuer à l'œuvre d'art. Tu as donc les deux espaces l'un en face de l'autre avec cette question commune : "Est-ce que l'avant-garde est un concept dépassé au XXIe siècle ?". Et si l'avant-garde c'était le XXe, qu'est ce qui caractérise le XXIe ? Est-ce le retour aux valeurs consacrées ? Mais si tu refuses cette réaction, c'est quoi une performance intéressante au XXIe siècle, vu tout ce qu'on a déjà connu avant ? Devant ce trop plein, cette surabondance de propositions, le statut du journaliste a changé. Tu te retrouves aujourd'hui non plus dans la position du défricheur, mais dans celle du trieur.

Comment définir ce nouveau statut ? S'agit-il d'une question d'exigence ?


Je ne sais pas... C'est la question de savoir ce que tu as envie de faire et de voir. Supposons qu'il y ait plein de livres sur ton bureau... Putain, c'est horrible ! Tu ouvres un bouquin au hasard, tu lis une double page : tout de suite tu sais si tu vas le lire ou le jeter. Tu repères immédiatement le degré d'exigence de l'écriture, tu vois tout de suite si c'est maîtrisé ou pas, les douze clichés dans une page, etc. Comment trier autrement ce qu'on va lire ou pas, sachant qu'aujourd'hui un éditeur peut publier un roman à peu de frais du fait de l'évolution de la technique et qu'aucun être humain ne peut se farcir toutes les nouvelles parutions ?

 Ça vaut pour toute la production culturelle, la musique y compris...

Bien sûr. Et parmi tous ces disques, tu cherches sans arrêt le flash (d'intelligence, d'air du temps, de sensibilité), or c'est tellement rare que tu te sens en permanence complexé. Le complexe de passer à côté du truc évident, peut-être en provenance du Japon, de Chine ou de Corée. […]

Mais comment rendre ce genre de cases visibles ?

Le problème, ce n'est pas la visibilité. Avant, il y a la nécessité de redonner au gens le goût de la découverte et de l'effort. Parfois, en effet, il faut faire un effort pour comprendre quelque chose. C'est vrai sur le plan littéraire, sur le plan théâtral, pour tout. L'ennui, c'est que les oeuvres en question sont souvent non seulement très chiantes, mais surtout sans aucun intérêt. Forcément, dans ce cas-là, tu dégoûtes les gens, tu les lasses, tu les perds... L'avant-garde n'est plus un critère ! […] 

N'est-ce pas justement cette faculté de trier au-delà de l'apparence, ou de trier tout court, qui a fait défaut à Nova Mag (le magazine a cessé de paraître en décembre 2004) ?

Mais moi je n'ai jamais rien su faire ! Bon, il faut se débarrasser de la question (rires). Mais je te réponds : au début des années 70, c'était simple. Il suffisait d'avoir un billet d'avion pour découvrir des choses que les autres ne savaient pas. Et puis, au moins depuis les années 50 avec Positif et Les Cahiers dans le domaine du cinéma, il y avait à l'époque ce regard critique français -Les Inrocks, plus récemment, en ont largement abusé, jusqu'à l'overdose. Je parle d'un goût français en matière de repérage. En musique, par exemple, dans les années 70 le goût français te recommandait Alice Cooper ou David Bowie... A ce moment-là, tu ne te focalisais pas du tout sur la concurrence, tu recherchais simplement la qualité. Lorsqu'il n'y avait pas trop de canards, c'était facile. Et puis nous nous adressions à une génération vierge qui avait tout à découvrir. On avait juste à donner notre avis, ce qui nous a d'ailleurs valu des ennuis historiques avec d'autres pays qui prenaient les français pour des gens arrogants. Reste que ce goût critique français, unique selon moi, a porté ses fruits sur le plan culturel : nous avons découvert de nouveaux talents, notamment dans le cinéma indépendant. D'ailleurs, généralement, les films qui marchaient en France n'avaient aucun succès aux Etats-Unis.

Même chose en ce qui concerne la littérature, avec par exemple des auteurs comme Philip K.Dick ou Charles Bukowski...

Oui. On a fait de Dick une icône culturelle alors que les Américains considéraient son œuvre comme étant une sous-littérature. Dès lors qu'ils affirmaient ça, un boulevard s'ouvrait à nous. On a créé beaucoup d'icônes, mais elles sont devenues épuisantes, si j'ose dire : aujourd'hui, on va encore te faire suer, vingt cinq ans après, avec les obsessions de K. Dick ! Le pauvre, il est mort depuis un moment, dans le désarroi... Et on te casse encore les burnes avec Bukowski, ce grand écrivain, tu n'en peux plus ! C'est un peu mieux que Philippe Delerm, mais faut pas charrier (rires). J'exagère à peine. Donc, tu te retrouves avec un héritage underground, rock'n'roll, culturel à tendance américaine qui, à mes yeux, est tout à fait honteux. Je le dis : j'ai honte de ça ! Et je n'y peux pas grand chose : dans les années 70, on a découvert Norman Spinrad, Philip K. Dick et compagnie, certains d'entre eux sont même venus habiter à Paris (Gilbert Shelton, Norman Spinrad)... Poursuivre encore maintenant dans cette veine-là, c'est pas possible.  […]

Avec le recul, était-il possible à l'époque de croire autre chose ?


Peut-être, mais alors c'était un combat difficile. Difficile à assumer surtout. C'est intéressant... ça m'intéresse d'ailleurs. Mais comment s'y prendre ? Quel accès as-tu, par exemple, à l'Afrique du Sud ? C'est pour cette raison que je me suis intéressé à ça. A des peintres hindous également. Ou aux scientifiques du Bengale, puisqu'on trouve là des mathématiciens et des intellectuels extraordinaires. Avec leur culture ancestrale, ils nous ridiculisent comme des nains ! Je ne te parle pas des musulmans, eux ils sont en retard ; et je me fous pas mal qu'on me colle une fatwa ! Il faut s'intéresser à ce qui nous étonne. Que l'Inde, ce pays d'un milliard d'habitants, n'ait eu qu'une seule médaille aux Jeux Olympiques (de bronze, en saut en longueur), n'est-ce pas le signe d'un monde radicalement différent du nôtre ? Aujourd'hui, évidemment, avec Internet ça change tout, ça débarque de partout, ça va même devenir infernal. Oui, l'avant-garde kirghize nous attend au virage ! D'ailleurs, on ne sait pas si l'avant-garde kirghize sera légèrement islamisée ou pas... Le problème, c'est que sous prétexte de faire différemment, de jouer systématiquement la découverte, tu risques très vite aussi de jouer les donneurs de leçons et, finalement, de t'engouffrer dans le politiquement correct. Prends les Uigurs, un peuple de 17 millions de personnes en Chine : bien avant nous, au VIIIe siècle, ils ont inventé un alphabet pour faire les passeports à caractères imprimables sur la route de la soie. Ce n'est pas parce qu'on apprend qu'ils ont inventé l'imprimerie avant Gutenberg qu'on va leur faire des courbettes toute la journée ! Oui, parce que les Uigurs se contrefoutent de ce qu'on a inventé avant eux, et ils ont peut-être raison. Ne transformons pas une révélation en "révolution" ou, comme je le lis maintenant dans la presse, en marque de "considération". Le but de la presse selon moi, je le répète, c'est de surprendre, de comprendre, mais surtout pas de donner des leçons. Or c'est la tendance, il me semble...[...]

Par Boeb'is - Publié dans : Interviews
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