Autopsie d’un succès :Buena Vista Social Club

Publié le 8 Mai 2008


 
Que reste-t-il du Buena Vista Club plus de 10 ans après les extraordinaires succès de l’album et du film de Wim Wenders ? Des millions d'exemplaires écoulés, une bonne vingtaine d’albums plutôt décents qui ont surfé sur la vague, en particulier ceux d’Ibrahim Ferrer et de Compay Segundo. Mais aussi des trucs racoleurs comme l’affreux Rythms Del Mondo, rapprochement mièvre entre les stars de la pop anglo-saxonne et les musiciens cubains, ou le soporifique documentaire Música cubana qui s’attaquait à la musique cubaine actuelle. Mais le vrai héritage du Buena Vista Social Club, c’est son coup de génie marketing des producteurs Rye Cooder et Nick Gold. Les compilations de vieux standards étaient déjà la règle pour les labels de « world music » mais ils sont allés au-delà : au lieu d’exhumer des chansons, ils ont carrément exhumé un groupe! Ils ont réussi à conjuguer l’attrait pour l’authentique (le fond de commerce de ces labels) tout en le formatant pour le public occidental.

 

L’authenticité est assurée en n’enregistrant que des vieux tubes qui ont fait leurs preuves (Veinte Años de Maria Teresa Vera, El Carretero de Guillermo Portabales). Surtout, et c’est là le point clé, ils les font jouer par des musiciens de l’époque bien ridés comme il faut. Malheureusement, les grandes stars cubaines des années 40-60 sont mortes, et ils faut donc piocher parmi les survivants. Mais contrairement à ce qu’affirme le documentaire de Wim Wenders, ils n’ont jamais été des légendes cubaines, seulement de très solides musiciens dont le succès a logiquement décliné avec l’arrivé de nouveaux genres sur l'Ile : nueva trova, timba, salsa, rap, reggaeton etc.
 

 

La compatibilité avec l’oreille occidentale n’est pas non plus laissée au hasard. La musique cubaine avait déjà connue un succès considérable aux Etats-Unis dans les années 1940, avec la vague mambo et cha-cha-cha puis avec la salsa. Surtout, Rye Cooder est un producteur très présent ; ça se sent très bien dans le documentaire de Wenders. Il sélectionne les musiciens lui-même (ça s’appelle un boys band), il s’occupe des arrangements, de l’enregistrement, et de la sélection des titres. En tant qu’américain, il donne une certaine patine au CD qui forcément aura tendance à plaire au public occidental. Le plus surprenant reste que Rye Cooder joue sur tous les morceaux de l’album (sauf un), et participe même aux concerts ! Son fils joue aussi sur un titre…

 

Avec ce billet, je ne cherche pas vraiment à descendre l’album et le film, qui restent sympathiques malgré tout. Je veux plutôt montrer les paradoxes qui sous-tendent la recherche d’authenticité de nombreux labels de world music. Comme cette musique pure, figée n’existe pas, on en arrive à la re-créer. Ça laisse assez songeur ! Au final, on passe à côté de la réalité culturelle, on reproduit les clichés, et on s’enfonce dans une nostalgie douteuse comme celle d’un Cuba pré-castriste. L’acculturation est un vrai danger pour de nombreux peuples, mais il me semble un peu illusoire de vouloir y remédier par des projets initiés et maîtrisés par des labels occidentaux.

Plus:
Excellent article, Wenders, un naïf à Cuba -   Critique de rythms del mundo par Labosonic

Rédigé par Boeb'is

Publié dans #Cuba

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