Samedi 4 octobre 2008
Il y a quelques temps Thom relevait assez justement quelques fâcheux préjugés musicaux. Non les écrivains septuagénaires ne pondent pas des chefs d’œuvres en série, seraient-ils incontinents, et non un rockeur n’est pas fini à plus de 30 ans.

J’ai eu envie de faire pareil pour la « musique du monde », pas en tant que genre musical (puisque ce n’en est pas un), mais en tant qu’une certaine approche de la musique, une manière d’en parler avec ses passages obligés, son champs lexical et ses clichés.

Le premier gimmick, c’est l’authenticité. On privilégiera donc le villageois reclus, analphabète, en communion avec les éléments ; une sorte de Bon Sauvage sauce world music. Il faudra souvent faire comme s’il n’avait pas été affecté par la mondialisation quitte à gommer les sacs plastiques et les Nikes sur les photos. Si sa culture est en voie de disparition, c’est un plus non négligeable. Les minorités opprimées peuvent également faire l’affaire. L’artiste peut alors être élevé à peu de frais au rang de porte-parole.

Le vieillard-à-la-sagesse-ancestrale est particulièrement côté. Pour le look, on privilégiera la barbe Père Fouras assortie de rides profondes, avec si possible un sourire édenté. Le vieux se doit d’être humble, vénérable, débordant d’humanité. Le chaman et le conteur sont en option. Rien de tel s’il est le dernier représentant de sa musique, délaissée par les jeunes qui préfèrent les lumières futiles de la modernité. On pourra le qualifier à loisirs de légende vivante locale, c'est très vendeur et de toute façon, personne ne pourra vous contredire.
Le métissage est une autre voie assez fertile. Bien qu’antithèse de la précédente, on peut sans trop de mal défendre les deux en même temps. L’idée est de mélanger l’exotique et le familier, histoire de ne pas être trop dépaysé. Le musicien étranger jouera le rôle de la tradition, et l’occidental du modernisateur. Le journaliste pourra saisir l’occasion de prôner la vibrante réunion des cultures dans un grand geste fraternel de partage et d’amitié. Une autre option, un peu plus risquée pour la crédibilité mais assez très performante sur l'échelle de l'exotisme est de réunir des musiciens de cultures complètement différentes et les faire jouer ensemble pendant 2-3 jours voir seulement pour un concert. Il ne reste plus qu'à prier pour qu'il en sorte quelque chose.

La dernière tarte à la crème et peut-être la plus récurrente est celle du voyage. Ah la musique qui fait voyager... La musique sera dépaysante, pleine de saveur et de parfums, d’épices et de femmes aux seins nues. On trouve même pas mal d’albums qui se présentent comme la bande originale d’un voyage. L’idéal est que l’artiste vienne d’un pays aux paysages exotiques, plages et cocotiers en tête. Pour éviter le syndrome Club-Med, on mettra plus volontiers l’accent sur l’aventure et le réalisme. La musique nous fera donc découvrir une face cachée et inexplorée, au plus proche du vécu social, pour un voyage plein d’adrénaline et de rebondissements, le tout sans quitter son fauteuil.

Je me moque, je me moque, mais je tombe aussi souvent dans ces clichés et on les retrouve tous à plus ou moins forte dose dans ce blog (en particulier celui du métissage). L’idéal serait de se débarrasser de cette sorte d’idéologie musicale et d’apprécier la musique seulement pour ce qu’elle est, mais ce n’est pas si facile. On a l’impression qu’on émet des jugements sur la musique tout seul dans son coin mais en réalité on est énormément influencé par les autres, par leurs goûts et tout simplement par l’imaginaire collectif qui entoure chaque genre.
Par Boeb'is - Publié dans : Blabla
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Commentaires

Très intéressant, vraiment. Je ne m'y connais pas très bien en musiques du monde, et effectivement... en fait ces clichés que tu énumères sont ceux dont je me sers lorsque je veux évoquer les musiques du monde, pas du tout parce que je suis un beauf... mais tout bêtement parce que c'est plus ou moins le langage disponible sur le sujet.

Quant à se débarrasser de l'idéologie musicale... c'est à la fois l'idéal et l'impossible, car que vaudraient nos points de vue si justement nous ne possédions aucune idéologie musicale pour les inscrire à l'intérieur...
Commentaire n° 1 posté par Thom le 04/10/2008 à 19h37
C'est tout à fait ça. Il y a un côté assez frustant à se rendre compte qu'on a un vocabulaire stéréotypé pour parler d'une chose, que quand bien même on aurait l'impression d'écrire un truc personnel, c'est avec des images éculées.

Ton billet sur les clichés du rock était très juste la dessus et je me suis complètement visé car je surestime tout à fait la jeunesse des groupes de rock en délaissant leurs albums récents, et pareil pour la canonification des vieux écrivains, c'est tellement ça! C'est le genre de trucs, une fois qu'on le dit, ça parait après coup évident voilà seulement, on le dit très rarement :-)

(Et je suis en train d'écouter Brimstone Howl)
Commentaire n° 2 posté par Boebis le 04/10/2008 à 19h51
Article parfait, sauf une phrase : "je tombe aussi souvent dans ces clichés et on les retrouve tous à plus ou moins forte dose dans ce blog"... Non !

Ce blog, c'est pas pareil ! Je ne sais pas pourquoi, mais il y a ce "ça" de différent qui fait des "musiques du monde de la berceuse électrique" (il faut qu'on donne un nom à ce genre à part entière) quelque chose à découvrir (et pourtant, dieu sait que je réponds à de nombreux clichés concernant la musique du monde (qui a parlé de musiques péruviennes pour pub de café ?).

L'autocritique est une qualité, seulement si elle est justifiée ! Et là tu ne pouvais pas, car en terme de musique du monde ce blog n'a rien à envier à tous les musiciens du monde !
Commentaire n° 3 posté par Queen le 05/10/2008 à 04h22
Ouah, désolé pour ce com, demain j'arrête la bière :)
Commentaire n° 4 posté par Queen le 05/10/2008 à 04h25
Tout à fait d'accord avec toi, pour les clichés. Sur mon blog, justement, j'essaie souvent de mettre le doigt sur ce genre de choses. Je hais les métissages forcés (comme le cd de N'Faly Kouyaté) mais certaines rencontres fonctionnent très bien à mon avis, que ce soit Kayan Kalhor avec des musiciens classiques ou Niyaz introduisant l'électronique dans la musique iranienne.
La recherche de la tradition pure et dure est impossible: nous vivons à une certaine époque et il est clair que même les peuples les plus reculés subissent des influences diverses. Si les Portugais n'avaient pas amené le cavanquinho à Hawaii, il n'y aurait jamais eu d'ukulele ! Les chansons à la guitare des Pygmées sont aussi intéressantes que les enregistrements type field recording. Et il y a des milliers d'exemples.
Commentaire n° 5 posté par sunalee le 05/10/2008 à 12h13
merci Queen, ça fait plaisir ton enthousisme.

Sunalee, je suis d'accord, la recherche de l'authentique pour l'authentique est vaine et idem pour les métissages. Ce ne sont pas des buts en soit, ni même des qualités, c'est juste un caractère ni positif ni négatif. Ce qui m'énerve c'est quand un producteur prend des artistes qui ne se connaissent pas et les font jouer ensemble et qu'au final on a un mélange sans intérêt. Il n'y a pas de syncrétisme, juste des sons superposées. C'est pareil pour les mélanges modernes/anciens, souvent c'est juste une chanson pop avec des instruments différents, ou une chanson traditionnelle avec un bon coup de reverb. Pour que du métissage naisse un truc intéréssant et vraiment nouveau, ça prend du temps, c'est quand les cultures se mélangent sur la durée, concrétement quand il y a de l'émmigration. Enfin de toute façon on est d'accord donc bref ;-). Pour des cas réussis de métissage forcé, il y en a sûrement comme tu dis, je connais pas les cds que tu cites.
Commentaire n° 6 posté par Boebis le 05/10/2008 à 12h24
"Le son de soie" de Liu Fang sur Accords Croisés est un bon exemple (http://www.accords-croises.com/fr/label-cd.php?produit_id=4). Le son du pipa se mêle magnifiquement bien à celui de la kora ou de l'oud. Le label est d'ailleurs spécialisé dans ce genre de rencontres même si elles ne sont pas toutes aussi réussies: flamenco + qawwali = deux styles mis l'un à côté de l'autre qui ne se mélangent pas, qui coexistent juste.
Je n'ai pas d'autres exemples en tête pour le moment... mais il y en a d'autres !
Commentaire n° 7 posté par sunalee le 06/10/2008 à 10h11
Il manque un " l " (http://legolb.over-blog.com/article-22621170.html) à la fin du lien, du coup ça marche pas.
Bien dommage, car l'article qu'il pointe est très intéressant.
Commentaire n° 8 posté par Epikt le 09/10/2008 à 17h13
merci pour l'info, j'ai corrigé le lien.
Commentaire n° 9 posté par Boebis le 09/10/2008 à 19h48
Excellent article. C'est une des raisons pour lesquelles (le vieux à la barbichette et le "découvreur" de talents) j'avais boycotté Buena Vista Social Club, leur préférant IRAKERE. Evidemment quand j'ai su qu'avec l'argent du disque les musiciens édentés du BVSC avaient pu se payer un dentiste, j'ai versé ma petite larme et me suis décidée à l'écouter...
Commentaire n° 10 posté par showshoes le 23/10/2008 à 18h57
Très très bon, cet article, et très juste... un peu comme Thom, j'émettrais une toute petite réserve sur la fin... car non, croire qu'on puisse écouter la musique juste "pour elle-même", c'est impossible, et je ne pense pas que ce soit souhaitable. La musique "pure" (c'est à dire qui ne renvoie qu'à elle-même) n'existe pas... mais c'est vrai qu'il doit bien y avoir un juste milieu entre la recherche d'un certain exotisme qui fait qu'on peut rester "à côté" d'une musique, l'écouter comme on regarde une carte postale, et cette utopie d'une musique qui ne serait plus que "sons" et débarrassée de tout contexte...  
Commentaire n° 11 posté par G.T. le 09/11/2008 à 18h28
Showshoes: je vais jeter un oeil sur IRAKERE, je connaissais pas.

GT (et thom): malgré le plaisir immense que j'ai à débattre, là je rends un peu les armes. Je ne sais pas trop quoi penser, à propos de l'idée de "musique pure hors de tout contexte".

Peut être, que vous avez raisons, dans le sens ou l'important est pas de se débarasser du contexte, ce qui est certainement utopique et vain, mais plus d'être conscient de l'influence que ça a sur notre écoute. C'est à dire, de ne pas chercher à faire fis de tout ce qui influence notre jugement (l'imaginaire mais aussi les autres critiques, la hiérarchie musicale consacrée) mais plus de ne pas en être dupe, de l'intégrer dans l'écoute et le jugement esthétique. Un peu (désolé de la comparaison un peu prétentieuse) comme quand l'homme a compris que pour voler, il fallait utiliser la gravité et non aller contre elle.
Commentaire n° 12 posté par Boebis le 09/11/2008 à 19h18
Là, je suis tout à fait d'accord... donc je rends aussi les armes^^
Commentaire n° 13 posté par G.T. le 16/11/2008 à 23h31
 
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