Blabla

Mardi 30 juin 2009 2 30 06 2009 09:24
« C’est ainsi que bâille d’avance d’ennui un lettré à qui on parle d’un nouveau «beau livre», parce qu’il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres qu’il a lus, tandis qu’un beau livre est particulier, imprévisible, et n’est pas fait de la somme de tous les chefs-d’oeuvre précédents mais de quelque chose que s’être parfaitement assimilé cette somme, ne suffit nullement à faire trouver, car c’est justement en dehors d’elle.»

Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleur.

Par Boeb'is
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Lundi 1 décembre 2008 1 01 12 2008 07:00

Un petit extrait du célèbre bouquin de Jack Kerouac. Je vous suggère en guide de BO un titre célébrissime sorti la même année que le bouquin.










éc

« En sautant dehors, dans la nuit chaude, affolante, on entendit un ténox-saxo sauvage qui beuglait jusque dans la rue, on poussa des «I-AH! I-AH! I-AH!, claquant la cadence avec les mains tandis que les gens geulaient:  «Vas-y, va, va!». Dean traversait déjà la rue en courant avec son pouce en l'air, criant «souffle, mon pote, souffle!». Une bande de type de couleurs en complet du samedi soir étaient en train de pousser des hourras devant la porte. C'était une boîte saupoudrée de sciure avec une petite estrade où les gars de l'orchestre étaient entassés, coiffés de leur chapeau et soufflant par dessus la tête des gens, un endroit loufoque; des bonnes femmes avachies et loufouques déambulaient de temps à autre dans le secteur en peignoir de bain, les bouteilles s'entrechoquaient dans les ruelles. Dans le fond de la boîte, dans un corridor obscur, au delà du marécage des waters, une masse d'hommes et de femmes, debout contre le mur, buvaient du vin-spiodiodi (c'est du vin au whisky) et crachaient aux étoiles. Le saxo en chapeau étaient en train de souffler à l'apogée d'une improvisation merveilleusement bien réussie une suite en crescendo et decrescendo qui allait du «I-ah!» à un «I-di-li-ah!» encore plus délirant, et qui cuivrait sur le roulement fracassant des tambours aux cicatrices de mégots, que matraquait une grande brute de nègre à cou de taureau qui se foutait de tout sauf de corriger ses caisses d'explosifs, boum, le cliquetis-ti-vlan, boum. Un tumulte de notes et le saxo piqua le it et tout le monde compris qu'il l'avait piqué. Dean se prenant la tête à demain dans la foule et c'était une foule en délire. Ils étaient tous en train d'exciter le saxo à tenir le it et à le garder avec des cris et des yeux furibonds et, accroupi, il se relevait et fléchissait de nouveau les cuisses avec son instrument, bouclant la boucle d'un cri limpide au dessus de la melée. Une negresse de six pieds toute décharnée se mis à rouler ses os devant le saxophone du gars, et il se contenta de lui en filer un bon coup, «I! I! I!».

Tout le monde se balançait et beuglait. Galatea et Marie, une bière à la main, étaient debout sur leur chaise, trépignantes et bondissantes. Des bandes de nègres arrivaient de la rue en se bousculant, jouant des coudes pour entrer là-dedans. «Crampone le it mon pote!» beugla un mec avec une voix de corne de brume et il poussa un énorme rugissement que l'on dut entendre jusqu'au fond de sacramento, ah-ha, «Hou!» ajouta Dean. Il se frottait la poitrine, le ventre; la sueur lui dégoulinait du visage. Boom, kick, ce batteur enfonçait ses tambours jusqu'à la cave et remontait quatre à quatre la cadence à coup de baguettes meurtrières, cliquetis-ti-boom. Un gros type gras faisait des bons sur l'estrade, la faisant gondoler et craquer. «Iou!». Le pianiste se contentait de piloner les touches, de ses doigts écartelés, plaquant des accords, par intervalle, quand le saxo reprenait son souffle avant d'éclater à nouveau, des accords chinois qui timbraient tout les bois du piano; sons métalliques et chinetiques et bouing! Le saxo sauta en bas de l'estrade et se posta au milieu de la foule, soufflant à tous vents; son chapeau tombait sur ses yeux; quelqu'un le remis en place pour lui. Il retint son souffle et frappa du pied et souffla un chant rauque, mugissant, puis repris sa respiration et leva l'instrument et souffla l'aigu, immense, qui déchira l'air. Dean était exactement en fasse de lui, penché sur la cloche du saxo, battant des mains, innondant de sueur les touches du gars, et le gars le remarqua et rigola dans son saxo un long rire frissonnant et fou et tout le monde rigola avec lui et ils se balançaient et se balançaient.; et finalement le ténor-saxo décida de souffler sa péroraison et s'accroupit et soutint un bon bout de temps le do aigu pendant que tout s'écroulait dans la salle et que les cris augmentaient et que je me disais que les flics allaient rappliquer comme des sauterelles du poste le plus proche. Dean était en transes. Les yeux du saxo étaient braqués en plein sur lui; il tenait là un dingo qui non seulement pigeait mais avec le souci et la passion de piger plus et plus encore que ce qu'il y avait et ils se mirent à faire un vrai duo de dingos; et toutes sortent de choses sortirent du saxo, non plus des phrases mais des cris, rien que des cris. «Baouf!» et redescendant au «Bip» et remontant aux «I-i-i» et dégringolant dans les graves et les cloisons répercutant l'écho des éclats du saxo. Il essaya tout, par en haut, par en bas, par les côtés, sens dessus-dessous, à l'horizontale, à trente degrés, à quarante degrés, et finalement tomba à la renverse dans les bras de la foule et se laissa aller et tout le monde se poussait autour et gueulait: «Oui! Oui! Il l'a soufflé, ce coup là!». Dean s'épongea avec son mouchoir. »

J. Kerouac, Sur la route, Folio p.279 traduction Jacques Houbard
Par Boeb'is
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Dimanche 30 novembre 2008 7 30 11 2008 18:08

Un texte très beau et très juste sur la célèbre sonate de Verteuil, célèbre pour n'exister que dans les descriptions que l'auteur a pu en faire.

«Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas à la maison, nous allions nous promener. Parfois avant d’aller s’habiller, Mme Swann se mettait au piano. Ses belles mains, sortant des manches roses, ou blanches, souvent de couleurs très vives, de sa robe de chambre de crêpe de Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette même mélancolie qui était dans ses yeux et n’était pas dans son cur. Ce fut un de ces jours-là qu’il lui arriva de me jouer la partie de la Sonate de Vinteuil où se trouve la petite phrase que Swann avait tant aimée. Mais souvent on n’entend rien, si c’est une musique un peu compliquée qu’on écoute pour la première fois. Et pourtant quand plus tard on m’eut joué deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la connaître parfaitement. Aussi n’a-t-on pas tort de dire «entendre pour la première fois». Si l’on n’avait vraiment, comme on l’a cru, rien distingué à la première audition, la deuxième, la troisième seraient autant de premières, et il n’y aurait pas de raison pour qu’on comprît quelque chose de plus à la dixième. Probablement ce qui fait défaut, la première fois, ce n’est pas la compréhension, mais la mémoire. Car la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que la mémoire d’un homme qui en dormant pense mille choses qu’il oublie aussitôt, ou d’un homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle pas la minute d’après ce qu’on vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire n’est pas capable de nous en fournir immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et à l’égard des oeuvres qu’on a entendues deux ou trois fois, on est comme le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s’endormir une leçon qu’il croyait ne pas savoir et qui la récite par cur le lendemain matin. Seulement je n’avais encore jusqu’à ce jour, rien entendu de cette sonate, et là où Swann et sa femme voyaient une phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire qu’un nom qu’on cherche à se rappeler et à la place duquel on ne trouve que du néant, un néant d’où une heure plus tard, sans qu’on y pense, s’élanceront d’elles-mêmes, en un seul bond, les syllabes d’abord vainement sollicitées. Et non seulement on ne retient pas tout de suite les oeuvres vraiment rares, mais même au sein de chacune de ces oeuvres-là, et cela m’arriva pour la Sonate de Vinteuil, ce sont les parties les moins précieuses qu’on perçoit d’abord. De sorte que je ne me trompais pas seulement en pensant que l’oeuvre ne me réservait plus rien (ce qui fit que je restai longtemps sans chercher à l’entendre) du moment que Madame Swann m’en avait joué la phrase la plus fameuse (j’étais aussi stupide en cela que ceux qui n’espèrent plus éprouver de surprise devant Saint-Marc de Venise parce que la photographie leur a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même quand j’eus écouté la sonate d’un bout à l’autre, elle me resta presque tout entière invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui s’attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la Sonate de Vinteuil se découvrit à moi, déjà, entraîné par l’habitude hors des prises de ma sensibilité, ce que j’avais distingué, préféré tout d’abord, commençait à m’échapper, à me fuir. Pour n’avoir pu aimer qu’en des temps successifs tout ce que m’apportait cette sonate, je ne la possédai jamais tout entière: elle ressemblait à la vie. Mais, moins décevants que la vie, ces grands chefs-d’oeuvre ne commencent pas par nous donner ce qu’ils ont de meilleur. Dans la Sonate de Vinteuil, les beautés qu’on découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se fatigue le plus vite et pour la même raison sans doute, qui est qu’elles diffèrent moins de ce qu’on connaissait déjà. Mais quand celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion nous avait rendue indiscernable et gardée intacte; alors elle devant qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui s’était réservée, qui pour le pouvoir de sa seule beauté était devenue invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous la quitterons aussi en dernier. Et nous l’aimerons plus longtemps que les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à l’aimer. Ce temps du reste qu’il faut à un individu — comme il me le fallut à moi à l’égard de cette Sonate — pour pénétrer une oeuvre un peu profonde n’est que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles parfois, qui s’écoulent avant que le public puisse aimer un chef-d’oeuvre vraiment nouveau. Aussi l’homme de génie pour s’épargner les méconnaissances de la foule se dit peut-être que les contemporains manquant du recul nécessaire, les oeuvres écrites pour la postérité ne devraient être lues que par elle, comme certaines peintures qu’on juge mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter les faux arguments est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est cause qu’une oeuvre de génie est difficilement admirée tout de suite, c’est que celui qui l’a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. C’est son oeuvre elle-même qui, en fécondant les rares esprits capables de le comprendre, les fera croître et multiplier. Ce sont les quatuors de Beethoven (les quatuors XII, XIII, XIV et XV) qui ont mis cinquante ans à faire naître, à grossir le public des quatuors de Beethoven, réalisant ainsi comme tous les chefs-d’oeuvre un progrès sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société des esprits, largement composée aujourd’hui de ce qui était introuvable quand le chef-d’oeuvre parut, c’est-à-dire d’être capables de l’aimer. Ce qu’on appelle la postérité, c’est la postérité de l’oeuvre. Il faut que l’oeuvre (en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui à la même époque peuvent parallèlement préparer pour l’avenir un public meilleur dont d’autres génies que lui bénéficieront) crée elle-même sa postérité. Si donc l’oeuvre était tenue en réserve, n’était connue que de la postérité, celle-ci, pour cette oeuvre, ne serait pas la postérité mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu cinquante ans plus tard. Aussi faut-il que l’artiste — et c’est ce qu’avait fait Vinteuil — s’il veut que son oeuvre puisse suivre sa route, la lance, là où il y a assez de profondeur, en plein et lointain avenir. Et pourtant ce temps à venir, vraie perspective des chefs-d’oeuvre, si n’en pas tenir compte est l’erreur des mauvais juges, en tenir compte est parfois le dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de s’imaginer dans une illusion analogue à celle qui uniformise toutes choses à l’horizon, que toutes les révolutions qui ont eu lieu jusqu’ici dans la peinture ou la musique respectaient tout de même certaines règles et que ce qui est immédiatement devant nous, impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi exclusif de la gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère outrageusement de ce qui a précédé. C’est que ce qui a précédé on le considère sans tenir compte qu’une longue assimilation l’a converti pour nous en une matière variée sans doute, mais somme toute homogène, où Hugo voisine avec Molière. Songeons seulement aux choquants disparates que nous présenterait, si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des changements qu’il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr tiré devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne sont pas vrais et être obligé pour une oeuvre d’art de faire entrer dans le total de sa beauté le facteur du temps, mêle, à notre jugement, quelque chose d’aussi hasardeux et par là aussi dénué d’intérêt véritable que toute prophétie dont la non réalisation n’impliquera nullement la médiocrité d’esprit du prophète, car ce qui appelle à l’existence les possibles ou les en exclut n’est pas forcément de la compétence du génie; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru à l’avenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en étant grand psychologue, à la fausseté d’une maîtresse ou d’un ami, dont de plus médiocres eussent prévu les trahisons»

Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade p. 529 ou en ligne ici.

Par Boeb'is
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Samedi 4 octobre 2008 6 04 10 2008 19:22
Il y a quelques temps Thom relevait assez justement quelques fâcheux préjugés musicaux. Non les écrivains septuagénaires ne pondent pas des chefs d’œuvres en série, seraient-ils incontinents, et non un rockeur n’est pas fini à plus de 30 ans.

J’ai eu envie de faire pareil pour la « musique du monde », pas en tant que genre musical (puisque ce n’en est pas un), mais en tant qu’une certaine approche de la musique, une manière d’en parler avec ses passages obligés, son champs lexical et ses clichés.

Le premier gimmick, c’est l’authenticité. On privilégiera donc le villageois reclus, analphabète, en communion avec les éléments ; une sorte de Bon Sauvage sauce world music. Il faudra souvent faire comme s’il n’avait pas été affecté par la mondialisation quitte à gommer les sacs plastiques et les Nikes sur les photos. Si sa culture est en voie de disparition, c’est un plus non négligeable. Les minorités opprimées peuvent également faire l’affaire. L’artiste peut alors être élevé à peu de frais au rang de porte-parole.

Le vieillard-à-la-sagesse-ancestrale est particulièrement côté. Pour le look, on privilégiera la barbe Père Fouras assortie de rides profondes, avec si possible un sourire édenté. Le vieux se doit d’être humble, vénérable, débordant d’humanité. Le chaman et le conteur sont en option. Rien de tel s’il est le dernier représentant de sa musique, délaissée par les jeunes qui préfèrent les lumières futiles de la modernité. On pourra le qualifier à loisirs de légende vivante locale, c'est très vendeur et de toute façon, personne ne pourra vous contredire.
Le métissage est une autre voie assez fertile. Bien qu’antithèse de la précédente, on peut sans trop de mal défendre les deux en même temps. L’idée est de mélanger l’exotique et le familier, histoire de ne pas être trop dépaysé. Le musicien étranger jouera le rôle de la tradition, et l’occidental du modernisateur. Le journaliste pourra saisir l’occasion de prôner la vibrante réunion des cultures dans un grand geste fraternel de partage et d’amitié. Une autre option, un peu plus risquée pour la crédibilité mais assez très performante sur l'échelle de l'exotisme est de réunir des musiciens de cultures complètement différentes et les faire jouer ensemble pendant 2-3 jours voir seulement pour un concert. Il ne reste plus qu'à prier pour qu'il en sorte quelque chose.

La dernière tarte à la crème et peut-être la plus récurrente est celle du voyage. Ah la musique qui fait voyager... La musique sera dépaysante, pleine de saveur et de parfums, d’épices et de femmes aux seins nues. On trouve même pas mal d’albums qui se présentent comme la bande originale d’un voyage. L’idéal est que l’artiste vienne d’un pays aux paysages exotiques, plages et cocotiers en tête. Pour éviter le syndrome Club-Med, on mettra plus volontiers l’accent sur l’aventure et le réalisme. La musique nous fera donc découvrir une face cachée et inexplorée, au plus proche du vécu social, pour un voyage plein d’adrénaline et de rebondissements, le tout sans quitter son fauteuil.

Je me moque, je me moque, mais je tombe aussi souvent dans ces clichés et on les retrouve tous à plus ou moins forte dose dans ce blog (en particulier celui du métissage). L’idéal serait de se débarrasser de cette sorte d’idéologie musicale et d’apprécier la musique seulement pour ce qu’elle est, mais ce n’est pas si facile. On a l’impression qu’on émet des jugements sur la musique tout seul dans son coin mais en réalité on est énormément influencé par les autres, par leurs goûts et tout simplement par l’imaginaire collectif qui entoure chaque genre.
Par Boeb'is
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Samedi 5 juillet 2008 6 05 07 2008 15:50
Quelque part dans le métro parisien, perdu dans la foule triste des gens qui partent travailler, hier matin je n'étais pas le dernier à faire la gueule: c'est mon 3eme jour de stage. Mais au détour d'un couloir, une voix familière:

«Et moi j'ai teté leur mère longtemps avant eux / le Bon Dieu me le pardonne j'étais amoureux»

Le vieux matou Brassens! Je n'ai pas pris le temps d'aller voir d'où venait la musique, mais ces quelques secondes auront suffi et le reste de la chanson a tranquillement continué dans ma tête, me tenant compagnie et me redonnant le sourire pour la fin du trajet.

Par Boeb'is
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Mardi 10 juin 2008 2 10 06 2008 00:18
Musique moderne, musique traditionnelle… l’opposition semble simple, entre d’un côté une musique novatrice, tournée vers le futur et une autre qui serait le reflet scrupuleux du passé. Pourtant la relation entre les deux est tout sauf claire et même carrément ambiguë. La musique traditionnelle n’est en fait que le nom qu’on a donné aux genres à l’écart des mouvements musicaux dominants, pour les rejeter comme archaïques ou pour venir s’y ressourcer. C’est tout le sujet de l’article de Jean-François Dutertre que je viens de lire sur le site de l’IRMA et le moins qu’on puisse dire, c'est que c’est stimulant !

Je vais tacher de résumer, mais je vous invite vivement à lire le texte dans son intégralité, ici. L'idée de Jean-Français Dutertre est de montrer la continuité dans la fascination de l'élite occidentale pour la musique traditionelle; comment la musique traditionnelle a été à chaque fois formatée de manière spécifique, pour correspondre aux besoins de l'époque. Comme si en allant puiser dans le différent, c'est toujours nous même qu'on trouve.

Il remonte au XVIIe, quand l’élite aristocratique et bourgeoise se pinça de musique champêtre de berger jouant de la vieille et des chansons de chanteur de rue jouant des rondes à danser. Cet élan devient surtout important avec les romantiques au XIXe. Ils rejettent la culture classique et plongent avidement dans les musiques populaires. Ils n’y cherchent plus une douce nature bucolique mais des épopées dramatiques et lyriques que certains imaginent être l’expression pure et primitive des cultures nationales.

Un siècle plus tard, la mouvance folk prend le relais. Ca commence aux Etats-Unis quand les jeunes chanteurs tels Bob Dylan renouent avec les protest-songs en puisant dans le patrimoine populaire américain et britannique. Le mouvement fait école et on assiste aussi en France à une politisation de la musique qui se fait par la réhabilitation des musiques populaires rurales qui seraient vierges de la perversion bourgeoise, authentiques et proches de la nature.

Dans les années 1980, la même dynamique de récupération/redécouverte se produit mais dans le creuset de la mondialisation avec l'apparition de la "world music" qui regroupe sous la même étiquette, musiques ethniques, traditionnelles, savantes ou populaires non européennes.

Je me permet de citer toute la fin de l’article que je trouve extrêmement intéressante et que je n'ai pas le coeur de charcuter:

«Le phénomène des "musiques du monde" transporte avec lui l’apologie du "métissage". Mélange des styles et des genres, des répertoires et des formes, à l’image d’une société qui rêve l’abolition de ses conflits dans une fusion des cultures. Or les musiques traditionnelles demeurent fortement imprégnées par la thématique identitaire. Noyés dans l’anonymat des grandes métropoles, les originaires d’une même communauté utilisent souvent leurs musiques et leurs danses traditionnelles pour perpétuer le souvenir du pays d’origine et resserrer le lien social. Les traditions sont préservées afin de freiner le mouvement centrifuge de la communauté. Grande est la tentation de se replier sur ce songe éveillé, de se couper alors de la réalité sociale et économique, voire de réveiller de vieilles hostilités. Formidable outil de cohésion social, les musiques traditionnelles peuvent aussi se révéler comme un facteur aggravant d’isolement au lieu de servir de levier à une intégration dans la société d’accueil.

Nous n’oublierons pas que l’apparition des premiers groupes folkloriques dans les grandes villes françaises est liée au développement des "solidarités" régionales, ces sociétés d’entraide entre originaires d’une même province. Le risque d’enfermement que je soulignais ci-dessus a pour pendant celui de dilution de la culture traditionnelle dans une adaptation servile aux formes musicales imposées par le marché. Certains promoteurs de la world music semblent par moments succomber à la tentation de récupérer toutes les richesses des musiques traditionnelles du monde pour les exploiter à leur profit en les coulant de force dans le format musical de la variété occidentale. Gommant les aspérités de leurs échelles, rabotant les rugosités des instruments et de voix et les enrobant dans une nappe harmonique éloignée de leur fonctionnement, ils ne font que recréer, dans un simulacre d’opposition à l’hégémonie des variétés, un autre modèle tout aussi insipide et standardisé.

Ces variétés tant décriées - qui, d’ailleurs, ne produisent pas que des horreurs - sont constamment à la recherche de genres nouveaux afin de les mettre à la disposition du marché. Cette soif de nouveauté, nous l’avons déjà maintes fois rencontrée, notamment chez les romantiques. Elle saisit périodiquement l’une ou l’autre des expressions artistiques de la culture occidentale. Pour produire, cette dernière a constamment besoin de matériaux neufs. Elle va souvent les chercher en dehors de son domaine. Hier, ce monde extérieur a pu se trouver dans ses propres peuples. Aujourd’hui, c’est le monde entier qui est mis à contribution. »


Et une superbe conclusion:

«Il n’est donc pas indifférent de constater qu’une fois encore, les musiques traditionnelles apparaissent au devant de la scène dès qu’il s’agit de construire un objet culturel moderne. Mais la contribution essentielle qu’elles peuvent apporter à la création contemporaine n’a d’intérêt, à mon sens, que si elle s’opère dans le respect de ses formes originelles et authentiques. C’est dans cette démarche que gît la modernité. Se contenter de la standardisation que j’évoquais précédemment conduit à l’éphémère - or l’acte créateur se construit dans la durée, il est une résistance au temps. Ce n’est pas la réduction d’une mélodie traditionnelle au tempérament uniforme d’un synthétiseur, à une grille d’accords conforme aux traités d’harmonie ou encore à un rythme binaire qui constitue un fait de modernité. La modernité des musiques traditionnelles repose au cœur même des formes et des leçons qu’elles nous proposent. C’est bel et bien la variété phénoménale de ses rythmes, des polyrythmies africaines aux rythmes asynchrones de l’Europe centrale qui peut fracasser notre sage battue classique. C’est la modalité universellement répandue, systèmes millénaires aux combinatoires inégalées, qui peut faire éclater l’uniformité de nos deux uniques modes. C’est la richesse somptueuse des polyphonies populaires et extra-occidentales, des paghjella corses aux savants contrepoints des pygmées qui peut bouleverser cette harmonie savante qui, il y encore peu de temps vivait dans l’illusion que la polyphonie était l’apanage et la marque distinctive de la "musique classique" européenne. C’est encore l’inattendu des multiples tempéraments et échelles musicales qui peut distordre enfin le tempérament toujours égal et sans surprise qui enchaîne tous nos instruments.

Les musiques traditionnelles prennent place parmi les "musiques actuelles" et leur présence, à côté du jazz ou du rock, renseigne à la fois sur les revendications de ceux qui les pratiquent et sur la conception qui prévaut aujourd’hui. Bien quelles soient porteuses d’héritages séculaires et de traits archaïques, elles demeurent ressenties comme une source unique de revivification des formes et des pratiques artistiques. Dans le même temps, elles apparaissent comme la manifestation la plus claire de l’identité de chaque culture sans pour autant renoncer à l’universel. Et c’est précisément cet ancrage dans le passé et cet investissement dans le présent qui leur confèrent un caractère résolument moderne. »

 

Je rappelle que tout ça est tiré de musique traditionnelle et modernité, contribution au colloque "Musiques et sociétés", 1994 par  Jean-François Dutertre.
Par Boeb'is
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Dimanche 13 avril 2008 7 13 04 2008 12:51

C'est ce que se demande Amit Chaudhuri dans un passionnant article du New Statesman. Lui même marie les musiques indiennes et occidentales avec son groupe This is Not Fusion, qui comme son nom l'indique cherche à dépasser l'approche superficielle et stérile de ce qu'on entend habituellement par fusion. L'article a été publié en français dans un Courrier international de janvier 2008 mais il n'est pas disponible gratuitement en ligne.

Pour ceux qui ont la flemme de lire l'article en anglais, je vous propose quelques (longs) extraits en français (traduction de Courrier international).

« C'est quoi la fusion? C'est un mot que l'on utilise, notamment dans le domaine de la musique, et dans le contexte de la musique indo-occidentale actuelle, comme s'il renvoyait à une activité bien déterminée et pouvait se dispenser de toute explication. » [...]

«Une idée très répandue veut que la "fusion" passe par une entorse, scandaleuse ou libératrice, aux traditions musicales canoniques. Or nous savons que ces traditions - que ce soit la musique classique indienne, le jazz, la musique de films, le rock ou encore les chansons de Rabindranath Tagore - sont nées en tant que formes hybrides, que leurs périodes les plus fécondes ont été celles d'assimilation et que leurs passages à vide sont ceux où leurs représentants ont adhéré à une version héritée de cette musique. »

«Les traditions canoniques se protègent de l'arbitraire de la fusion tout en s'en nourrissant. Lorsque nous écoutons une chanson composée par O. P. Nayyar, le grand directeur musical du cinéma hindi des années 1950, nous ne l'écoutons pas comme s'il s'agissait d'une forme dans laquelle auraient convergé des sons et des registres culturels distincts, mais comme une variante d'une genre que nous reconnaissons comme étant "la musique de films hindis". Ce qui ne nous empêche pas d'être émerveillés par la juxtaposition dans un seul et même morceau de la contrebasse et du sarangi, un instrument à cordes utilisé dans l'accompagnement des chants classiques»

«De même, quand nous écoutons ces virtuoses pakistanais que sont Nazakat et Salamat Ali Khan, nous savons que nous écoutons un khayal et non la fusion inattendue du dhrupad avec des éléments de qawwali d'inspiration soufie. Pourtant, si l'on suit attentivement, on remarquera que ces registres bien distincts altèrent leur interprétation. C'est cette tension au sein des traditions canoniques qui produit l'émoi, le plaisir, les traitements et compositions véritablement novateurs.»

«Il me semble que l'on trouve rarement cette tension interne dans la musique "fusion". [...] Il n'y a pas la moindre querelle au sein de la fusion, et donc pas d'innovation non plus: la fusion que l'on entend en Inde aujourd'hui n'est guère différente des sons que produisait le groupe Shakti il y a trente ans » L'une des raisons en est que, dans la fusion, les éléments orientaux et occidentaux ont des rôles statiques et prédéfinis [...]. Dans la fusion Orient-Occident telle que la nous connaissons ici, par exemple, le représentant indien est généralement un musicien classique porteur d'une tradition séculaire et le représentant occidental souvent un musicien de jazz, un type de moderne bien connu, le romantique las qui en assez de la modernité et doit se renouveler au contact de cultures immémoriales.»
«Si l'on écoute des chansons de film hindis ou des jingles publicitaires, on réalise que la musique "indienne" n'est pas seulement immémoriale: elle inclut les traditions classiques (qui sont d'ailleurs d'invention assez récentes), des formes régionales et folkloriques, du swing, du blues, de la techno et même, de façon autoréférentielle, ces chansons de films et ces jingles eux même». [...]

«L'un des aspects les plus problématiques de la fusion est qu'elle transcende, émerveillée, non seulement la nationalité mais aussi l'environnement local. Alors que le jazz est issu d'un milieu urbain, et la musique classique indienne des familles et de la région, la fusion, elle, ne semble n'avoir pas de réalité physique.» [...]

«Les genres, les compositions, même le concept malaisé de "classique" ne peuvent se comprendre qu'à la lumière de l'histoire et de ses dissonances. La "fusion", quant à elle, se situe sur un plan universaliste (et aujourd'hui mondialisé) où deux dissemblables s'épousent constamment et ùm le conflit n'est pas ouvertement tolérable.»

«Si la fusion conserve un potentiel, c'est parce qu'elle est en quête non seulement de contacts interculturels mais aussi d'un style qui convienne aux espaces que nous habitons. Surtout, contrairement aux formes canoniques, elle a la faculté de nous rappeler en permanence, avec une dose de malice, que la musique "orientale" et "occidentale" sont des choses qui existent et n'existent pas en même temps» [...]

«Ce que je cherche depuis longtemps, c'et un son qui soit fidèle à ce milieu urbain hybride, qui aurait pu naître dans l'un de ses quartiers et y être joué, et non pas un geste appuyé et répété de fusion musicale ». [...]


Par Boeb'is
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