Publié le 10 Février 2010

Aux sources de la cumbia péruvienne

La cumbia est au départ un genre traditionnel colombien qui prend sa forme moderne dans les années 50. Il s'exporte rapidement dans toute l'Amérique du sud avec des groupes comme Los Corraleros de Majagual ou la Sonora Dinamita. Le genre n'est scandaleusement connu en France que comme celui de la vieille pub nescafé alors que c'est l'un des plus riches et passionnant d'Amérique du Sud. A l'époque, ça ressemblait à ça:

Los Corraleros de Majagual - Gûepaje

 

Chicha_LosDestellos-copie-1.jpg

Los Destellos
 
La révolution vient du jeune guitariste Enrique Delgado qui fonde en 1966 Los Destellos. Il reprend les lignes de basse typique de la cumbia mais remplace l'accordéon colombien par la guitare électrique. La jeu de la guitare puise directement dans le rock psychédélique de l'époque. On retrouve également l'influence de la musique criolla, de la nueva ola et de la guaracha cubaine pour les percussions. La cumbia peruana était née.

 

Los Destellos - Tú Dónde Estás, une chanson épique plus rock et nueva ola que cumbia qui montre bien les influences non cumbia du groupe.

Quelques classiques des Destellos:

Los Destellos - Jardín de amor

Los Destellos - Muchachita celosa :

 

De très nombreux groupes se mettent à jouer cette cumbia péruvienne. Parmi les meilleurs, on peut citer los Hijos del Sol, los Diablos Rojos, los Pakines et los Ecos. Los Hijos del Sol - Mi cariñito

Los Ecos - Lloras

 

La musique péruvienne - Cumbia et chicha

Juaneco y su combo, fiers de venir de la forêt!

De la forêt amazonienne péruvienne à l'époque en plein boom pétrolier, quelques groupes passionnants se mettent également à en jouer. Les titres reflètent leur provenance: sonido amazonico, milagro verde, la danza del petrolero... On peut parfois entendre l'influence du Brésil voisin ou de la musique "traditionnelle" d'Amazonie.

Juaneco y Su combo - Mujer hilandera

Los Mirlos - Lamento en la selva

De la cumbia à la chicha

La cumbia originelle était déjà influencée par le huayno andin. Cependant, c'est vers la fin des années 1970 que s'opère la véritable fusion cumbia-huayno dans le contexte de l'augmentation des migrants des villages andins vers Lima. L'influence du huayno est particulièrement nette au niveau du chant, placé dans les aigus. On sent également l'influence des années 80 dans la production ou la présence des synthétiseurs.

Soy provinciano de Chacalón devient l'hymne de tous les provinciaux s'étant installés à Lima: "Je suis un provincial, je me lève très tôt pour aller travailler avec mes amis. Je n'ai ni père ni mère, ni un chien à mes côtés. Je n'ai que l'espoir de progresser. Je cherche un nouveau chemin dans cette ville où tout est argent et méchanceté. Avec l'aide de Dieu, je sais que je triompherai et avec toi mon amour, je serai heureux, oh je serai heureux."

Chacalón - Soy provinciano (1978)

 


A cette époque, on commence à appeler la cumbia péruvienne chicha. Aujourd'hui les deux noms sont pratiquement devenus synonymes même si on utilise plutôt "cumbia peruana" pour la vieille cumbia tandis que chicha se réfère plus à son évolution. On l'appelle également chicha andina pour montrer l'influence du huyano andin. Le terme chicha signifie également "mauvais goût" et reflète un peu l'image de ce genre méprisé. Il était (et est) considéré par les liméniens comme de la musique de provincial tandis qu'eux (bien que souvent eux aussi descendant de migrants andins) écoutaient plutôt de la salsa à l'époque et aujourd'hui du rock ou du reggaeton.

 

La chicha explose commercialement avec les tubes de los Shapis au début des années 80. Les succès s'enchaînent même si la qualité n'est plus toujours au rendez vous. Los Shapis - El Aguajal (1981).

La mouvance commerciale s'accentue encore avec la tecnocumbia dans les années 1990, genre qui n'a d'ailleurs pas grand chose à voir avec la techno. Ce style est influencé par le mouvement mexicain du même nom avec de fortes doses de claviers et batteries synthétiques, chorégraphies et danseuses en bikini (ces dernières étant néanmoins présentes dans à peu près tous les styles de cumbia). Comme la cumbia amazonica, la plupart des groupes viennent de la région de l'Amazoie. La star péruvienne du genre s'appelle Rossy War (attention ça pique les yeux). Mais la plus marrante est certainement La Tigresa del Oriente, délicieusement/horriblement kitsch.

Un autre groupe représentatif des années 1990 est Grupo Néctar dont les membres moururent en 2007 dans un accident de bus.

 

 

La cumbia péruvienne aujourd'hui et ailleurs

La cumbia péruvienne est aujourd'hui le genre le plus populaire du Pérou. Par exemple, selon un sondage de 2009, 46% des liméniens considèrent que c'est le style le plus représentatif de leur ville. Le genre qui dans les années 70-80 était écouté par les migrants provinciaux a conquis la classe moyenne. Aujourd'hui les stars actuelles de la chicha s'appellent Caribeños de Guadalupe, Hermanos Yaipén et surtout Grupo 5 et viennent curieusement pour la plupart du Nord du Pérou. Ils pondent des tubes festifs et romantiques qui sont les seuls titres locaux à pouvoir prétendre concurrencer latin pop, merengue et reggaeton en boîte de nuit. Le Grupo 5 est tellement populaire qu'ils ont même une telenovela et un film qui leur sont consacrés! Sur le style, peu de différence avec leur prédécesseur si ce n'est l'utilisation généralisée des cuivres qui en font de véritables orchestres.

Grupo 5 - Motor y motivo. Kitch mais imparable

 

La cumbia péruvienne a toujours eu un certain succès dans le reste de l'Amérique latine. Il a influencé assez tôt la cumbia colombienne avec notamment le succès de Los Mirlos. On peut citer Afrosound mais surtout Rodolfo y su Tipica qui reprit la cumbia péruvienne La Colegiala de Los Ilusionistas et lui fit faire le tour du monde dans la célèbre pub nescafé! Plus récemment, la cumbia péruvienne dans son côté le plus chicha, a influencé la cumbia argentine avec la cumbia villera, c'est dire la cumbia des bidonvilles via la diaspora (pauvre) péruvienne installée à Buenos Aires On touve des groupes tels que Pibes Chorros ou Damas Gratis parmi les plus populaires d'Argentine.

La cumbia péruvienne qui fut pendant longtemps méprisé commence à devenir plus respectable. L'anathème s'est en quelque sorte déplacé sur la chicha.

Dès le début des années 90, le mouvement rock sympathisant tiersmondiste (avec par exemple Manu chao ou Los Fabulosos Cadillacs d'Argentine) revisite et revalorise les folklores locaux. C'est bien sûr le cas de la cumbia. Voici une illustration avec la La Colegiala (évoquée plus haut) par le groupe de rock alternatif péruvien La Sarita.
La Sarita - La Colegiala

 

Les années 2000 n'ont pas été en reste. Ainsi en 2008 le groupe péruvien branché Bareto a fait un album remarqué de reprises des classiques de la cumbia avec un petit côté ska. En 2007, le mini label américain Barbès (créé par un Français ce qui explique le nom) a sorti une compilation remarquée "The Roots of Chicha: psychedelic cumbias from Peru". Enfin, en 2009 plusieurs tîtres des "pères de la cumbia péruvienne" Los Destellos sont inclus dans la bande originale du film Fausta, la Teta Asustada, Lion d'Or à Venise et nominé à l'Oscar du meilleur film étranger. Bilan de tout ça: 40 ans après sa création, il est désormais possible de trouver de la cumbia péruvienne chez un disquaire français.

Le dernier épisode de l'aventure cumbia est certainement l'avènement bouillonnant de la neo-cumbia (ou cumbia nueva). Il s'agit de la cumbia revisitée par la culture DJ dans la mouvance "global-ghettotech" avec des DJ comme DJ Taz, Fantasma, El hijo de la cumbia, Fauna, Sonido Martines, Oro11. Une sorte de relecture hype de ce genre snobbé pendant des décennies. Le jeune mouvement n'a pas encore pris au Pérou, mais on voit parfois poindre des remix neo-cumbia de classiques péruviens. Ici, le classique Elsa de Los Destellos par l'argentin Sonido Martines. Excellent!

Pour aller plus loin, quelques articles et blogs que je vous conseille:

Latin but cool, très bons articles sur la neo-cumbia, en anglais. A voir aussi les très bons radiocanalh et le goûter, en français.
La chicha sur l'excellent "Un an au Pérou", en français.

D'autres liens mais en espagnol:

Article très pointu de Jaime Bailon
Grandes de la cumbia peruana
La capital de la cumbia
Article de Peru21
La sélection cumbia-chicha de Amigos de Villa

Cumbia / Chicha sur Apellidosperuanos
Bon Article sur larepublica.pe

La discographie disponible en France se limite à The Roots of Chicha: psychedelic cumbias from Peru qui se concentre sur la cumbia des années 70. Une petite merveille de compilation dont j'ai pris soin de n'inclure aucun titre sur cette page ce qui rend son acquisition encore plus indispensable. Une suite devrait sortir en 2010. Barbès a également sorti un excellent album solo de Juaneco Y su Combo. Ils ont même sorti un disque de chicha made in US sous le nom de Chicha Libre, (un peu comme Dengue fever pour la pop cambodgienne). Ca ne vaut -évidemment - pas les originaux mais leur reprise de l'été indien de Joe Dassin en cumbia péruvienne est sympathique .

Zizek, club de Buenos Aires où est née la Nueva Cumbia

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Publié le 6 Février 2010

Les années 1960: ça démarre fort

De la vague rock qui déferle sur le monde à la fin des années 50, le Pérou n'est bien sûr pas épargné. Les  premiers groupes locaux ne tardent pas à naître à Lima. Les premiers à sortir un album chanté en espagnol sont los Incas Modernos en 1963. Pourtant la vraie naissance du rock péruvien date sans conteste de l'année suivante avec la création d'un groupe majeur: Los Saicos.
Los-Saicos-LS.jpgLos Saicos: ne vous fiez pas à leurs gueules d'anges

 

10 ans avant le punk, 10 fois plus sauvage que le garage rock naissant: voilà ce qu'on fait los Saicos en 1964. Une petite révolution dans un rock en espagnol quasi inexistant qui ne produisait à l'époque que des pâles copies des groupes nord-américains. Los Saicos deviennent même 1er des ventes avec un tube improbable dont le titre résume l'effet produit sur la musique péruvienne de l'époque: Demolicion!

 

Los Saicos - Demolicion
dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/Perou/saicos%20-%20Demolicion.mp3&

Un autre titre bien sauvage parmi leur courte mais impeccable discographie: Fugitivo de Alcatraz.
dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/Perou/Fugitivo%20de%20Alcatraz.mp3&

 

Los Saicos sont le déclencheur et la principale influence de toute une scène rock psychédélique très créative avec los Shain's et los Yorks. On remarque la place prépondérante accordée à la guitare, continuant la tradition de la musique criolla. En même temps la Nova Ola (nouvelle vague), une scène de ballade rock édulcorée se développe en Amérique latine. Elle est influencé par les boleros (populaires dans la musique criolla) et la chanson italienne (via la communauté italienne d'Argentine). Les représentant péruvien sont los Doltons.

 

Los_Shains.jpgLos Shain's

 

Los Shain's - El Monstruo. Le leader de ce groupe formera plus tard Pax, premier groupe de hard rock péruvien
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Les années 1970-80: de la mise en sourdine à la renaissance

Dans les années 70 le rock connaît un important reflux sous la dictature de Juan Velasco Alvarado. Ce dernier limite considérablement leur accès aux médias et le rock laisse la place à la vieille musique criolla, aux salsa  et cumbia naissantes et aux ballades. Le rock refait surface au début des années 80 porté par le rock progressif et le rock subterráneo (c'est à dire underground). Un groupe clé dans cette résurrection est Frágil, mais qui comme 95% du rock progressif a pris un sacré coup de vieux: Frágil - Av. Larco

Un de mes groupes préférés de rock subterráneo: Narcosis - Sucio Policìa.
dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/Perou/sucio%20policia.mp3&

 

narcosis6.0.jpgNarcosis, du très bon punk radical



On assiste également à des fusions du rock avec les musiques folkloriques péruviennes. Un des premiers est Polen, un groupe de folk psyché du début des années 1970. De la musique raffinée et aboutie (mais un peu chiante). L'idée est aussi exploitée dans les années 80. Miki Gonzales, issu du rock subterráneo, est un des premiers à intégrer la musique afro-péruvienne dans ses chansons festives et engagées. Par exemple dans Dìmelo dìmelo.

 

Cependant, les fusions les plus réussies proviennent à mon avis de Del Pueblo del Barrio, sans doute un des meilleurs groupes de rock péruvien. Ils injectent cajón afro-péruvien, charango et flûtes andines dans de brillants morceaux rock. Le clip est très sympa en plus.




Del Pueblo Del Barrio - Orgullo Aymara. Un titre sur "la fierté Aymara", un peuple et une langue amérindiens à cheval sur le Pérou et la Bolivie.
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Et pour conclure sur les années 80, voici un titre qui résume avec humour cette désolante décennie pour le Pérou, marquée par la corruption, le détournement de fonds par tous les Présidents, l'inflation à 3000% et le terrorisme. La chanson reprend la comptine qu'on a également en France "un éléphant qui se balançaient sur une toile d'araignée", remplacée par les terroristes du Sentier lumineux et la clique des hommes politiques de l'époque d'Alan Garcia à Fujimori, se balançant entre des tours électriques (que les terroristes faisaient sauter).

 

Los No se quien y los no se cuantos - las Torres

Les années 1990-00: l'explosion commerciale

Dans les années 90 apparaissent de véritable stars dans le rock péruvien qui s'exportent dans toute l'Amérique latine, tels Mar de Copas et Pedro Suarez Sertiz. Le côté ballade romantique rapproche ces genres de la Nova Ola des années 60-70 mais s'inspire surtout des genres à la mode aux Etats-Unis et en Argentine (les patrons du rock en español) . Ce rock mainstream n'est pas vraiment ma tasse de thé. Je vous  présente quand même un des grands tubes de Pedro Suarez Sertiz, Quand tu penses à revenir. Ce titre est intéressant pour son utilisation discrète des instruments traditionnels péruviens (charango, quenas, cajón) qui montre que la fusion a été en quelque sorte digérée. Mais surtout la chanson parle de la nostalgie des émigrés pour leur terre natale. Un thème qu'on ne risque pas de trouver en France et qui illustre bien l'émigration économique des pauvres et des jeunes hauts-diplômés en quête d'une vie meilleure.

Pedro Suarez Sertiz - Cuando pienses en volver




La scène alternative se développe en parallèle et copie également tous les genres venus des Etats-Unis ou d'Argentine. Un exemple sympa avec Los Mojarras avec Triciclo Peru. Vous reconnaitrez peut-être les références à la fin de la chanson à la célèbre valse criolla Alma Corazon y Vida. Parmi les autres bons groupes, on peut aussi citer 6 Voltios, Los Fuckin Sombreros, Resplandor ou La Sarita.
 
Je conclue sur le rock péruvien avec un groupe qui a sorti son premier album en 2009 et qui nous livre ici une superbe reprise de Come On, un classique composé par... Los Saicos! La boucle est bouclée.

Los Protones & Natasha Luna, "Come On"

 


Quelques autres styles contemporains

Je me suis attardé sur le rock qui a une longue et riche histoire au Pérou mais il existe bien sûr d'autres genres à s'être implantés.

Le jazz péruvien commence à se développer dans les années 70 avec notamment Jaime Delgado Aparicio. Un des meilleurs groupe est certainement Perú Jazz qui intègre les influences afro-péruvienne.

Perú Jazz - Zapateo (1985) 


Je ne m'attarderai pas trop sur le hip-hop puisque j'y avais déjà consacré un billet sur ce blog. Il reste très underground mais il y a quand même une scène dynamique qui se concentre quasi exclusivement à Lima. Mon groupe de loin préféré de rap péruvien est Pedro Mo.
Pedro Mo ft Bantu - En Que Estas, tiré de leur dernier album datant de 2009.
dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/Perou/En%20Que%20Estas.mp3&

Un autre très bon titre avec un sample de guitare criolla, Cuarto Clavo.
dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/Perou/Cuarto%20Clavo.mp3&


La salsa fut très populaire au Pérou dans les années 70-80. Quelques groupes locaux furent créés tels que Pepe y su Orchestra, Antonio Cartagena ou Camaguei... Vous pouvez avoir un bon aperçu sur cette page. Le reggaeton fut la seconde grosse vague qui s'est déversé des caraïbes sur les dancefloor péruviens. Les groupes locaux sont los R.E.M Stone, MC Francia ou Los TNT. Regardez par exemple Mira la morena, un remix reggaeton du tube 80s qui intégrait lui même cajón et zampoña!

Pour la musique électro, je vous suggère d'écouter La Mente.

Le grand absent de cet article est la cumbia péruvienne mais le genre est si riche que je préfère lui consacrer un article à part entière...


Pour aller plus loin:

Les sites intéressants sont malheureusement presque tous en espagnol. Pour des infos minimales, j'avais traduit il y a quelques années l'article rock péruvien sur wikipedia, d'ailleurs sans l'écouter...
-Une histoire du rock péruvien en anglais
- Un article sur los saicos en français
-Le blog rock-perú 

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Publié le 3 Février 2010

Pour ce premier billet qui initie un modeste panorama de la musique péruvienne, je vais vous présenter les deux styles musicaux traditionnels principaux de la côte péruvienne: la musique afro-péruvienne et la musique criolla.

 

Une tradition au carrefour des cultures européennes, africaines et indiennes

On pourrait schématiquement dire que la musique criolla - c'est-à-dire créole - est la musique des descendants des immigrés européens, tandis que la musique afro-péruvienne serait la musique des descendants des esclaves. Mais les deux genres ont tant d’influences et de compositeurs en commun que cette distinction n’a pas vraiment de sens. Les deux musiques présentent plutôt les deux facettes de la fusion opérée entre les musiques européennes et africaines au Pérou. Ce sont donc simplement deux équivalents péruviens du tango, du blues, de la cumbia, ou de n’importe quel autre genre issu du métissage des musiques populaires d’Europe  et d’Afrique de l’Ouest. Il faut souligner l'impact musical surprenant des africains compte tenu du faible nombre de Noirs au Pérou. Cela pourrait s'expliquer par le fait que la culture espagnole, via l'influence arabe, était elle même déjà influencée par des cultures noir-africaines, avant donc la découverte de l'Amérique. L'influence des musiques amérindiennes est assez faible dans ces deux genres mais non inexistante.
 
Les deux instruments rois de ces styles traduisent cette double influence puisque ce sont la guitare - espagnole -et le cajón, un instrument de percussion en forme de caisse inventé par les esclaves avec un son très sec. Vous l’avez peut -être déjà entendu sans le savoir car l’instrument a été repris dans de nombreux genres, en particulier dans le flamenco par Paco de Lucia. Un autre instrument afro original est le kijada, une percussion faite d'une mâchoire d'âne!

 

La musique criolla est donc issue des genres populaires en Europe à la fin du XIXe siècle mais progressivement créolisés. On retrouve ainsi initialement l’influence des jotas d’Espagne, des valses viennoises et des mazurkas ,populaires en Europe à la fin du XIXe siècle. Ce métissage est à notamment à l’origine des valses criollas (valses créoles). Puis dans la première moitié du XXe siècle, il y a l'influence d'autres styles populaires dans les Amériques avec le tango, le fox-trot et le charleston, puis les boleros, les rancheras ou la nueva canción. La zamacueca, au contraire serait la lointaine évolution d'une danse angolaise influencé entre autres par le lamento gitan. Dans un sens ou dans l'autre, tous les genres sont donc métissés.

 

 chabuca granda
La grande Chabuca Granda.
 


Voici quelques classiques incontournables et coups de coeur. Ils ne donnent qu'un tout petit aperçu de la richesse de cette musique mais j'ai préféré ne pas vous submerger.

Felipe Pinglo Alva, né en 1899, est surnommé le "père de la musique criolla". En réalité la musique créole lui est bien antérieure mais il lui donne sa forme moderne. C'est l'époque où la musique criolla conquiert les théâtres, la radio et le cinéma. Le titre le plus célèbre de Pinglo est El Plebeyo (le plébéien), une valse sur l'histoire d'un amour impossible d'un pauvre pour une aristocrate. Le thème de cette valse rappelle les origines très populaires du genre, né dans les quartiers pauvres de Lima. Ici, une interprétation des Morocuchos.

 

A partir des années 40 et 50, le genre devient moins connoté négativement "musique de pauvre" et commence même à s'institutionnaliser. En 1944 est par exemple créé le "Jour de musique criolla", qui est toujours célébré aujourd'hui. Le genre devient vraiment celui des habitants de Lima, peut-être en réaction aux vagues migratoires des indiens vers les grandes villes de la côte.

Voici quelques légendes de cette époque parfois qualifiée d'âge d'or de la musique criolla:

 

Chabuca Granda, auteure de La Flor de la Canela, une des chansons les plus emblématique de la musique péruvienne, composée en 1950.

Chabuca Granda - La Flor de la Canela


Dans les années 60-70, la relève est assurée avec Arturo Cavero ou Lucha Reyes:

Arturo 'Zambo' Cavero - Olga, une douloureuse chanson d'amour trompé... et de pardon.

Lucha Reyes - Regresa, une autre chanson d'amour blessé:"Je te cherche, car tes baisers de feu manquent à mes lèvres... Reviens!" On remarque l'utilisation assez rare de l'accordéon.

 

Luis Abanto Morales - Cholo Soy, une triste complainte d'un cholo (métisse blanc-indien) parlant de la condition des indiens.

 

Lucho Barrios - Me Dices que te casas. "Tu me dis que tu te maries", un exemple de bolero cantinero.

 

 

 

Lucha Reyes1

 

Il existe parallèlement des styles plus typiquement noirs, même si l'influence espagnole et andine n'est pas non plus négligeable. Les styles principaux sont le lando, l'alcatraz et le festejo. Les chercheurs font remonter certaines chansons à des chants d'esclaves! Ces genres ont été revitalisés à partir des années 50 sous l'impulsion d'artistes tels que le grand musicien et poète Nicomedes Santa Cruz. Témoin de cette importance, le jour de sa naissance, le 4 juin, a été consacré "Jour de la culture afro-péruvienne"!

 

Nicanor Lobatón - Libertad, une chanson sur l'esclavage et la liberté. Quelle voix!

 

Et pour bien montrer les liens étroits entre musique criolla et musique afro-péruvienne, voici un des hymnes afro du Pérou joué par Zambo Cavero (évoqué plus haut) et le grand guitariste Oscar Avilés (qui joua dans les Morochucos et accompagna Chabuca Granda).

 

Zambo Cavero & Oscar Avilés - El Alcatraz

Un festejo ultra connu qui possède une chorégraphie particulière: l'homme suit la femme avec une bougie et fait semblant d'allumer un morceau de papier accroché à sa jupe, et vice-versa.

 

Peru Negro - Toro Mata, autre chanson emblématique de la musique afro-péruvienne, de style landó, à propos d'un  taureau meurtrier.



013.jpg
 

 

Les musiques Afro-criollas aujourd'hui

Ces styles sont encore assez dynamiques aujourd'hui même s'ils ont été détrônés en popularité chez les jeunes par la cumbia, le rock ou le reggaeton. Il s'est un peu passé la même chose qu'avec la chanson française ou le jazz: au départ populaire et même rebelle, le genre a été peu à peu patrimonialisé et ses légendes ont désormais leurs rues, leurs places et leurs médailles. Mais comme la chanson, le genre perdure même s'il est moins créatif qu'avant.

 

Dans les stars actuelles mais plus toutes jeunes, il faut citer Susana Baca et Eva Ayllon toutes deux assez connues à l'étranger.

Susana Baca - Maria Lando, sur une femme qui travaille sans pouvoir se reposer.

Eva Ayllon - Mi cariñito, encore et toujours une chanson d'amour.

 

La nouvelle garde offre également quelques relectures intéressantes.
 

Celui dont vous avez peut-être entendu parler, c'est Novalima, un groupe de péruviens expatriés branchés qui revisitent la tradition afro-péruvienne et qui ont eu un certains écho dans la presse "musiques du monde". Il y a également Radio Kijada, un nouveau groupe composé d'un percussioniste péruvien et d'un membre du Gotan Project, qui comme son nom l'indique utilise l'instrument constitué d'une mâchoire d'âne. Mais dans cet exercice, le meilleur est sans conteste Miki Gonzales, un rockeur passionné par toutes les musiques folkloriques de son pays et qui a réussi à faire danser la jeunesse péruvienne sur du son afro-péruvien.

 

Miki Gonzales - Akundun (1992)

 

Novalima - Coba Guarango (2009)


 

Pour la musique criolla, Jaime Cuadra aka Cholo Soy a fait des remixes chill-out qui se sont retrouvés sur la BO du James Bond Quantum of Solace (notamment Regresa et l'éponyme Cholo Soy dont vous pouvez écouter les originaux sur cette page), mais au delà de l'anecdote marrante, c'est un peu de la soupe.

Mais je préfère conclure ce billet avec le meilleur exemple d'exportation de la musique criolla: Que nadie sepa mi sufrir (1936). Le morceau fut composé par deux Argentins (Enrique Dizeo et de Ángel Cabral), témoins du succès de la valse péruvienne dans l'Amérique du Sud à cette époque (d'ailleurs il est amusant de noter que plusieurs décennies plus tard, c'est également les Argentins qui reprendront la cumbia péruvienne). Ce morceau a été repris dans tous les styles par toutes les stars et à toutes les époques:  par  le "rossignol de l'Amérique" Julio Jaramillo, par le groupe de cumbia la Sonora Dinamita, par la chanteuse Soledad etc. Puis le titre est devenu Amor de mis amores chanté par Paco, lui même amplement repris, ne serait que par les stars de la cumbia péruvienne Grupo 5. Mais si j'évoque ce titre c'est surtout car il avait déjà été repris il y a cinquante ans par... Edith Piaf et est à la source d'un classique de la chanson français: La Foule. Comme quoi, la musique péruvienne n'est jamais si lointaine et exotique que pourrait le croire.


 

Pour aller plus loin sur la musique péruvienne:
L'offre de disque en musique afro-péruvienne est assez correcte, grâce à l'intérêt - d'ailleurs un peu exclusif - des labels de musiques du monde pour les musiques africaines et afro-américaines.

 

-Afro-Peruvian Classics: The Soul of Black Peru (Luaka Bop)
-The Rough Guide to Afro-Peru (World Music Network)
-Los Reyes del festejo compilé par Nicomedes Santa Cruz

 

Par contre je n'ai pas de compilations à conseiller pour la musique criolla, je ne crois pas qu'il en existe distribué en France. Pour les disques solos, seuls certains artistes sont distribués, comme Susana Baca, Eva Ayllon, Peru Negro, Chabuca Granda ou Lucha Reyes. Pour une offre complète en import, vous trouverez votre bonheur sur PeruCD.

Le net est par contre très riche - mais pas en français - et il est facile de trouver les grands classiques non distribués en France en téléchargement. Pour me limiter aux meilleurs.
- Article d'afropop, en anglais
- Peru Corazon, un des meilleurs qui couvre à la fois la musique criolla et afroperuana
- Amigos de Villa avec beaucoup de bonnes choses en streaming
- Le Pérou sur Musica Popular latino americana
- Article très pointu sur Es mi Perú
- Site assez complet sur la musique afro-péruvienne et Nicomedes Santa Cruz, et pour une fois en français.


Teaser pour la suite...

Je vous ai présenté les styles musicaux nés sur la côte dans la première moitié du XXe siècle, illustrant les processus de créolisation des européens et des africains. Parallèlement, la musique andine est très riche. Les métissages avec la musique européenne ont notamment donné lieu à l'apparition du genre aujourd'hui dominant dans les Andes: le Huyano. A la fin des années 60, avec l'exode rurale des indiens des montagnes vers les villes de la côte est apparu un mélange entre musique créole et huayno, le tout gorgé de cumbia colombienne et de rock 60s: la cumbia péruvienne et la chicha. Et enfin, je vous parlerai du rock, du jazz, du hip-hop et du reggaeton au Pérou.

 

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Publié le 29 Janvier 2010

Vous cherchez à vous renseigner sur la musique d'un pays ou d'une région? Voici donc une petite liste de liens internet pour aller directement à la source, avec un accent mis sur les blogs qui permettent d'écouter directement de la musique. La plupart upload des vinyls ou Cds qui ne sont plus disponibles à la vente, ou surtout, ne l'ont jamais été hors de leur pays d'origine.

Cet annuaire a bien sûr vocation à être complété à mesure de mes découvertes et surtout de vos suggestions. Donc s'il vous plait, partagez vos trouvailles! Et éventuellement, signalez moi les liens morts. En parenthèse, la langue du blog (en=anglais, fr=français, es=espagnol, pt=portugais).
J'ai également indiqué certains de mes préférés par le signe +++. 


 

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