Publié le 5 Avril 2014

candeia axé

Antônio Candeia était un résistant. Un homme conscient de sa valeur qui a su se dresser contre les préjugés de son époque pour affirmer sa dignité, celle de son art et celle des siens. Mais c’était surtout un très grand musicien et c’est pour ça qu’il a sa place ici.

Candeia a eu deux vies. La première c’est celle du jeune et précoce sambiste de l’école de Portela qui, à seulement 17 ans, offre à son école le titre de champion du carnaval de Rio de 1953. Cette première vie c’est aussi son métier de policier qu’il prenait très au sérieux, contrairement à Nelson Cavaquinho. Un job qui ne l’empêche pas d’être toujours très impliqué dans l’école de Portela et de se lancer dans d’autres projets comme le groupe Conjunto Mensageiros do Samba qu’il initie en 1964 dans le cadre du mouvement de revitalisation de la samba de raiz (traditionnelle).

Mais en 1965 une interpellation tourne mal, Candeia est blessé par balle et se retrouve en fauteuil roulant pour le reste de sa vie. Un accident qui le brise, mais dont il renaît plus fort et créatif que jamais, comme Frida Kahlo avant ou Robert Wyatt après lui. Une seconde vie s’ouvre à Candeia. Sa pension d’invalidité lui permet de se consacrer à entièrement à la musique. Sa maison devient un lieu de fêtes où se retrouvent toute une génération de sambistes pour des longues séances bien arrosées de partido-alto, cette samba informelle à base d’improvisation et de refrains repris en chœur.

 

candeia-samba da antiga

Candeia se détourne vers la même époque de l’école de Portela, qui délaisse ses propres compositeurs au profit de vedettes de telenovelas et mise tout sur le décorum… bref commence à se commercialiser. Candeia crée alors Quilombo, une nouvelle école de samba dédiée à la diffusion des arts et cultures afro-brésiliens. Quilombo défile lors du carnaval mais sans participer aux concours entre écoles et promeut capoeira, jongo, lundu, maracatu et maculêlê. L’école est non exclusive et attire ainsi les plus grands noms de la samba de l’époque, Elton Medeiros, Martinho da Vila, Paulinho da Viola, Nei Lopes, Guilherme de Brito, Monarco, Casquinha, Clementina de Jesus, dona Ivone Lara, Beth Carvalho, Clara Nunes, Nelson Sargento… Une liste d’immenses musiciens qui montre l’influence et la force d’attraction de Candeia.

 

Surtout, Candeia approfondit son art. Il développe une samba plus profonde et se nourrit plus que jamais de toutes les musiques afro-brésiliennes. Si toute la discographie assez réduite de Candeia est indispensable,  je souhaite insister sur deux albums, son dernier Axé, qu’il enregistre en 1978 juste avant de décéder à seulement 43 ans et considéré comme son chef d’œuvre, et son premier Samba da Antiga, mon préféré.

 

Axé, signifie force, énergie, mouvement en yoruba, langue du peuple du même nom originaire du Nigeria et encore utilisée dans les rites du candomblé. L’album qui est de fait, le testament de Candeia, est un manifeste pour les musiques d’inspirations afro-brésiliennes, samba mais aussi les autres genres trop peu enregistrés.  Candeia y interprète les pionniers de la samba, comme Paulo da Portela, figure légendaire et fondatrice de l’école dont il tire son nom et modèle pour Candeia : ce fut le premier à se battre pour que les sambistes soient respectés et non plus considérés comme de vulgaires voyous. L’album contient aussi un morceau de Casquinha, un compositeur avec qui Candeia fit ses premières armes, avec le titre de vainqueur du carnaval de Rio de 1959 puis au sein des Mensageiros do Samba. Les musiciens comptent parmi les plus grands alors en activité, notamment Wilson das Neves à la batterie et Copinha à la flute et une impressionnante section rythmique (agôgô, atabaque, surdo, cuica, pandeiro, repique de mão, tumbadora…). L’album s’appuie aussi sur des invités de premier plan, comme la plus africaine des brésiliennes, Clementina de Jesus et dona Ivone Lara, une des rares femmes compositeur dans le milieu assez machiste de la samba.

candeia

 

Samba da antiga est peut-être un album plus humble, avec un casting moins prestigieux et une moindre variété de styles. Mais c’est aussi un album plus personnel et plus touchant. Publié en 1970, c’est l’album de la résurrection pour Candeia qui se remet enfin à la musique après son accident. On retrouve déjà le Candeia politique qui défend la fierté des Noirs brésiliens dans Dia de Graça. Candeia y est aussi le meneur charismatique, le maître de cérémonie qui invite à rejoindre la roda de samba, dans O Pagode et dans Samba da antiga. C’est déjà Candeia le défenseur de la samba authentique qui craint pour son avenir (Prece ao sol) et la loue comme un art noble qui permet de mieux vivre (Viver).

 

On trouve enfin un Candeia sentimental, parfois malheureux mais toujours combatif, que ce soit dans les disputes amoureuses (Cosais banals composé avec Paulinho da Viola) ou la perte des illusions de celui qui a compris qu’il n’est pas aimé (Ilusão perdida) et parfois même revanchard comme cette samba de l’amant quitté qui répond à celle qui veut revenir « j’ai déjà trop souffert, maintenant j’ai l’amour et la paix » (Sorriso antigo).

 

Politique, festive, sentimentale, Candeia a embrassé toutes les formes musicales afro-brésiliennes. Toujours il a cherché à éviter qu’elles deviennent « des arbres qui ont oublié leur racines », pour paraphraser le titre de son livre sur la samba (O arbol que esqueceu seu raiz). Il a défendu la samba comme un art noble, qui sait d’où elle vient mais qui a bien une vocation à l’universel. Comme il le chante dans Samba da antiga : «l’âge n’as pas d’importance, la couleur de ta peau ne m’intéresse pas / si tu as des jambes tordues ou comme il faut / il suffit de savoir que tu as la samba dans les veines ».

 

(article préalablement publié sur mon autre blog consacré à la musique brésilienne)

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Rédigé par Boeb'is

Publié dans #Brésil

Publié le 26 Mars 2014

 

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Deux de nos artistes préférés, Metá Metá et Siba seront en concert à Paris! Le 28 mars en formation complète et électrique pour le festival Banlieues bleues (avec batterie et basse). Et ils remettent ça le 31 mars en formation accoustique et ressérée avec seulement le trio fondateur, Kiko Dinucci, Thiago França et Juçara Marçal chez RKK (entrée libre). Rien de moins que Siba ouvrira le concert du 28 mars, avec Rodrigo Caçapa à la guitare.

 

Une interview que j'ai faite hier devrait suivre, le temps pour moi de la retranscrire et qui sera l'occasion de parler des derniers travaux de la géniale de bande de São Paulo, Encarnado, le dernier disque de Juçara Marçal, et Malagueta, Perus e Bacanaço de Thiago França. En attendant, pour l'occasion revoici la chronique du grand disque de Metá Metá que j'avais publiée sur mon autre blog avant de le découvrir sur scène.

 

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Il y a des groupes composé d’une bande d’amis rassemblés autour d’un auteur-compositeur talentueux et charismatique, qui sans doute partira en solo après quelques albums. Et il y a des groupes comme Metá Metá qui sont la rencontre entre égaux, la réunion de musiciens ayant chacun mûri leur art dans son coin. Metá Metá, qui signifie « trois-en-un » en yoruba, c’est d’abord le saxophoniste Thiago França, le guitariste Kiko Dinucci et la chanteuse Juçara Marçal.

 

Thiago França vient des bals de choro, de la samba de gafieira où il a acquiert le raffinement de la grande musique brésilienne instrumentale et le goût de faire danser le public qu’on retrouve dans son album premier album Na Gafeira (2009). Il a aussi une passion pour le jazz-rock et l’expérimentation qu’il explore avec son projet MarginalS.

 

Kiko Dinucci a également une double casquette, avec d’un côté le fan de rock américain (Slayer, Sonic Youth, Lou Reed, Stooges) et de l’avant-garde paulista bien barrée d’Itamar Assumpção, et de l’autre, le passionné de samba « à textes », celles de Paulo Vanzolini, Adoniran Barbosa ou Nelson Cavaquinho qui nourrit le travail de son premier groupe, Bando AfroMacarrônico.

 

kiko dinucci thiago frança meta meta

 

Juçara Marçal quant à elle a chanté durant une décennie au sein des groupes Vésper Vocal et surtout A Barca, une sorte de collectif, mi groupe de musique, mi institut de recherche ethnologique qui a repris et cartographié les musiques du Brésil profond, notamment des rythmes ruraux du Nordeste.

 

Mais ce qui rassemble ces trois musiciens c’est leur amour pour les musiques et les religions afro-brésiliennes, les pontos de candomblé, macumba, umbanda ou tambor de mina qui ont servi de matrice à la samba et à toute la musique populaire brésilienne. Thiago França, Juçara Marçal et Kiko Dinucci sont eux-mêmes devenus peu à peu macumbeiros.

 

Le premier fruit de cette rencontre est le beau et épuré Padê de Kiko Dinucci et Juçara Marçal. Thiago França les rejoint peu après pour former ce qui allait devenir Metá Metá. Le premier album du trio sort en 2011 et est déjà un coup de maître. L’album est tout tourné autour de l’Afrique. L’Afrique musicale de l’afrobeat nigérian ou de l’ethiojazz ethiopien, l’Afrique  comme traces présentes dans la culture afro-brésilienne et surtout l’Afrique intérieure, imaginaire, plus spirituelle que géographique. L’album comprend ainsi de nombreuses références aux divinités du candomblé, les orixas, tout en étant tourné vers le monde actuel. Les morceaux sont d’ailleurs signés par Kiko Dinucci lui-même ou par des compositeurs actuels, Siba, Douglas Germano, Mauricio Pereira, ou Jonathan Silva.

 

Meta Meta MetaL MetaL show

 

Le groupe prend encore une dimension supplémentaire avec son second album MetaL MetaL. Si les percussions de Samba Sam et la batterie de Sergio Machado étaient déjà discrètement présentes dans le premier album, elles sont ici omniprésentes. La guitare de Dinucci s’électrifie, le saxophone de França joue avec les pédales d’effet, la basse de Marcelo Cabral fait son entrée et Juçara Marçal transforme son chant en conséquence. Le groove alors plutôt introverti se fait sale, puissant et intense.

 

Metá Metá reproduit avec cet album enregistré dans l’urgence et la spontanéité, l’énergie sans équivalent de leurs concerts. Ils délaissent les compositions à textes qui égrainaient encore leur premier album pour les pontos de candomblé ou des compositions originales construites sur le même canevas, deux ou trois vers seulement, composés par Kiko Dinucci et son fidèle partenaire Douglas Germano. Une simplicité des structures et des paroles qui permet d’aller à l’essentiel, toujours plus loin dans les recherches sonores et l’improvisation, dans une musique profonde et immédiate pour faire de chaque concert une véritable catharsis aussi intense qu’une transe religieuse. Et de MetaL MetaL, un précieux témoignage du plus passionnant groupe de sa génération.

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Publié le 26 Mars 2014

Cancoes+Praieiras+dorival-caymmi

(article préalablement publié sur mon autre blog dédié à la musique brésilienne)

 

C’est tout et ne rien dire que d’affirmer que Dorival Caymmi a une place centrale dans l’histoire de la musique brésilienne, lui qui en une centaine de chansons seulement, composées sur plus de sept décennies, a publié une œuvre d’une profondeur rarement atteinte.

 

Si son œuvre est parcourue de nombreux grands disques, son chef-d’œuvre le plus immédiat et le plus évident est Canções Praieras qu’il sort en 1954. Dorival Caymmi est alors déjà un compositeur reconnu. Il a derrière lui deux décennies de carrière pendant lesquels il a offert à Carmen Miranda ses plus grands succès dont le fameux O que é que a baiana tem. Il a surtout déjà publié plusieurs 78 tours qu’il interprétait lui-même. Ce fait seul témoigne de son aura, à une époque où il était rarissime pour un compositeur d’interpréter lui-même ses chansons.

 

Le disque Canções Praieras synthétise la plus belle partie de l’œuvre de Caymmi, celle où il chante sa Bahia natale. Une partie seulement, car, il composait également des chansons inspirées de sa vie à Rio de Janeiro où il s’était installé. C’est d’ailleurs un des paradoxes de Caymmi, que d’être celui qui a le plus et le mieux chanté Bahia alors qu’il l’a quitté dès l’âge de 23 ans pour Rio de Janeiro. Une ville qui à l’époque il faut le dire avait un quasi-monopole dans la production musicale du Brésil.

 

La plupart des morceaux présents sur Canções Praieras avaient déjà été enregistrés en 78 tours. Mais la grande originalité de ce premier Long Play est que Dorival Caymmi est seul à la guitare, une hérésie à l’époque, où un compositeur digne de son nom se devait d’être accompagné d’un orchestre au complet. C’est pourtant dans ce minimalisme déjà aperçu dans quelques un de ses enregistrements des années 40 qu’apparait le plus magistralement le génie de Caymmi. Car il s’agit bien de génie, sans galvauder le mot. Non le génie qui surplombe l’humanité de son écrasante supériorité mais celui qui sait justement partir d’histoires les plus quotidiennes, des personnages les plus humbles pour en faire des chansons universelles. De celles qui resteront chantées plusieurs siècles après que leur auteur aura été oublié, perdues au sein du peuple dont elles semblent être l’émanation.dorival caymmi

 

Mais cette simplicité apparente est bien sûr un masque trompeur qui cache un compositeur immense, admiré par Heitor Villa-Lobo, vénéré par Tom Jobim. Il est un des premiers a introduire dans la samba, septièmes, neuvièmes et accords renversés. Le terme même de samba est d’ailleurs trop réducteur tant son œuvre déborde largement le genre. Caymmi est d’ailleurs le seul compositeur de sa génération à être une référence unanime pour les musiciens de la bossa nova puis de la MPB,  João Gilberto en tête qui reprend d’ailleurs son Rosa Morena sur l’album fondateur Chega de saudade.

 

Dorival Caymmi est aussi un grand interprète. Sa voix grave et puissante lui permet de tenir la comparaison avec les chanteurs de l’époque qui se devaient de donner de la voix. C’est surtout son jeu de guitare qui étonne et séduit ; un style totalement unique, à la fois identifiable instantanément à sa manière de faire rouler les notes comme la mer sur le sable, et pourtant chaque fois différent, car chaque fois  parfaitement adapté à la chanson. Plus qu’un accompagnement, sa guitare dresse un véritable paysage sonore.

 

Caymmi, c’est enfin sa manière inimitable de chanter en quelques mots les plages d’Itapoã, des plages qu’il nous donne à voir, entendre et sentir. Ces plages où on marche simplement pour marcher, où tous les chemins mènent à la mer, et qu’une fois connues on ne veut plus jamais quitter (Quem vem pra beira do mar). Mais aussi les plages d’où partent les pêcheurs, ceux qui ont, chante-t-il, deux amours, un à terre – une femme qui les attend – et un autre en mer, qui n’est autre que la mer elle même (O bem do mar). C’est la mer nourricière qui apporte chaque jour au pêcheur de quoi gagner sa vie (Pescaria). Mais c’est aussi la mer meurtrière, celle dans laquelle vient se noyer le pêcheur, pour reposer dans les bras de Iemanja  (E doce morrer no mar). Et c’est le vent d’Itapoã qui chante dans les cocotiers, qui agite la mer et rappelle la brune aimée restée là-bas. Et car quand on l’écoute, nous avons tous une brune qui nous attend ou un pêcheur aimé parti en mer, Dorival Caymmi est un géant.

 

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Publié le 26 Janvier 2014

 

Un projet que j'ai à coeur depuis longtemps se concrétise avec l'ouverture d'un nouveau blog dédié entièrement à la musique brésilienne. Il s'appelle d'ailleurs tout simplement La musique brésilienne. Il propose une sorte de discographie idéale, personnelle bien sûre, avec des classiques consacrés et quelques perles moins connues mais tout aussi indispensables.

 

Le blog comprend d'ores et quelques textes repris de Berceuse électrique que je souhaitais mettre en valeur, et surtout une bonne moitié d'inédits. Le nouveau blog devrait être mis à jour très régulièrement dans les semaines qui viennent avec beaucoup de chroniques sur le feu.

 

Ca se passe là: Le meilleur de la musique brésilienne.

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