5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 10:00

candeia axé

Antônio Candeia était un résistant. Un homme conscient de sa valeur qui a su se dresser contre les préjugés de son époque pour affirmer sa dignité, celle de son art et celle des siens. Mais c’était surtout un très grand musicien et c’est pour ça qu’il a sa place ici.

Candeia a eu deux vies. La première c’est celle du jeune et précoce sambiste de l’école de Portela qui, à seulement 17 ans, offre à son école le titre de champion du carnaval de Rio de 1953. Cette première vie c’est aussi son métier de policier qu’il prenait très au sérieux, contrairement à Nelson Cavaquinho. Un job qui ne l’empêche pas d’être toujours très impliqué dans l’école de Portela et de se lancer dans d’autres projets comme le groupe Conjunto Mensageiros do Samba qu’il initie en 1964 dans le cadre du mouvement de revitalisation de la samba de raiz (traditionnelle).

Mais en 1965 une interpellation tourne mal, Candeia est blessé par balle et se retrouve en fauteuil roulant pour le reste de sa vie. Un accident qui le brise, mais dont il renaît plus fort et créatif que jamais, comme Frida Kahlo avant ou Robert Wyatt après lui. Une seconde vie s’ouvre à Candeia. Sa pension d’invalidité lui permet de se consacrer à entièrement à la musique. Sa maison devient un lieu de fêtes où se retrouvent toute une génération de sambistes pour des longues séances bien arrosées de partido-alto, cette samba informelle à base d’improvisation et de refrains repris en chœur.

 

candeia-samba da antiga

Candeia se détourne vers la même époque de l’école de Portela, qui délaisse ses propres compositeurs au profit de vedettes de telenovelas et mise tout sur le décorum… bref commence à se commercialiser. Candeia crée alors Quilombo, une nouvelle école de samba dédiée à la diffusion des arts et cultures afro-brésiliens. Quilombo défile lors du carnaval mais sans participer aux concours entre écoles et promeut capoeira, jongo, lundu, maracatu et maculêlê. L’école est non exclusive et attire ainsi les plus grands noms de la samba de l’époque, Elton Medeiros, Martinho da Vila, Paulinho da Viola, Nei Lopes, Guilherme de Brito, Monarco, Casquinha, Clementina de Jesus, dona Ivone Lara, Beth Carvalho, Clara Nunes, Nelson Sargento… Une liste d’immenses musiciens qui montre l’influence et la force d’attraction de Candeia.

 

Surtout, Candeia approfondit son art. Il développe une samba plus profonde et se nourrit plus que jamais de toutes les musiques afro-brésiliennes. Si toute la discographie assez réduite de Candeia est indispensable,  je souhaite insister sur deux albums, son dernier Axé, qu’il enregistre en 1978 juste avant de décéder à seulement 43 ans et considéré comme son chef d’œuvre, et son premier Samba da Antiga, mon préféré.

 

Axé, signifie force, énergie, mouvement en yoruba, langue du peuple du même nom originaire du Nigeria et encore utilisée dans les rites du candomblé. L’album qui est de fait, le testament de Candeia, est un manifeste pour les musiques d’inspirations afro-brésiliennes, samba mais aussi les autres genres trop peu enregistrés.  Candeia y interprète les pionniers de la samba, comme Paulo da Portela, figure légendaire et fondatrice de l’école dont il tire son nom et modèle pour Candeia : ce fut le premier à se battre pour que les sambistes soient respectés et non plus considérés comme de vulgaires voyous. L’album contient aussi un morceau de Casquinha, un compositeur avec qui Candeia fit ses premières armes, avec le titre de vainqueur du carnaval de Rio de 1959 puis au sein des Mensageiros do Samba. Les musiciens comptent parmi les plus grands alors en activité, notamment Wilson das Neves à la batterie et Copinha à la flute et une impressionnante section rythmique (agôgô, atabaque, surdo, cuica, pandeiro, repique de mão, tumbadora…). L’album s’appuie aussi sur des invités de premier plan, comme la plus africaine des brésiliennes, Clementina de Jesus et dona Ivone Lara, une des rares femmes compositeur dans le milieu assez machiste de la samba.

candeia

 

Samba da antiga est peut-être un album plus humble, avec un casting moins prestigieux et une moindre variété de styles. Mais c’est aussi un album plus personnel et plus touchant. Publié en 1970, c’est l’album de la résurrection pour Candeia qui se remet enfin à la musique après son accident. On retrouve déjà le Candeia politique qui défend la fierté des Noirs brésiliens dans Dia de Graça. Candeia y est aussi le meneur charismatique, le maître de cérémonie qui invite à rejoindre la roda de samba, dans O Pagode et dans Samba da antiga. C’est déjà Candeia le défenseur de la samba authentique qui craint pour son avenir (Prece ao sol) et la loue comme un art noble qui permet de mieux vivre (Viver).

 

On trouve enfin un Candeia sentimental, parfois malheureux mais toujours combatif, que ce soit dans les disputes amoureuses (Cosais banals composé avec Paulinho da Viola) ou la perte des illusions de celui qui a compris qu’il n’est pas aimé (Ilusão perdida) et parfois même revanchard comme cette samba de l’amant quitté qui répond à celle qui veut revenir « j’ai déjà trop souffert, maintenant j’ai l’amour et la paix » (Sorriso antigo).

 

Politique, festive, sentimentale, Candeia a embrassé toutes les formes musicales afro-brésiliennes. Toujours il a cherché à éviter qu’elles deviennent « des arbres qui ont oublié leur racines », pour paraphraser le titre de son livre sur la samba (O arbol que esqueceu seu raiz). Il a défendu la samba comme un art noble, qui sait d’où elle vient mais qui a bien une vocation à l’universel. Comme il le chante dans Samba da antiga : «l’âge n’as pas d’importance, la couleur de ta peau ne m’intéresse pas / si tu as des jambes tordues ou comme il faut / il suffit de savoir que tu as la samba dans les veines ».

 

(article préalablement publié sur mon autre blog consacré à la musique brésilienne)

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 10:03

 

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Deux de nos artistes préférés, Metá Metá et Siba seront en concert à Paris! Le 28 mars en formation complète et électrique pour le festival Banlieues bleues (avec batterie et basse). Et ils remettent ça le 31 mars en formation accoustique et ressérée avec seulement le trio fondateur, Kiko Dinucci, Thiago França et Juçara Marçal chez RKK (entrée libre). Rien de moins que Siba ouvrira le concert du 28 mars, avec Rodrigo Caçapa à la guitare.

 

Une interview que j'ai faite hier devrait suivre, le temps pour moi de la retranscrire et qui sera l'occasion de parler des derniers travaux de la géniale de bande de São Paulo, Encarnado, le dernier disque de Juçara Marçal, et Malagueta, Perus e Bacanaço de Thiago França. En attendant, pour l'occasion revoici la chronique du grand disque de Metá Metá que j'avais publiée sur mon autre blog avant de le découvrir sur scène.

 

Meta-Meta_metal_

 

Il y a des groupes composé d’une bande d’amis rassemblés autour d’un auteur-compositeur talentueux et charismatique, qui sans doute partira en solo après quelques albums. Et il y a des groupes comme Metá Metá qui sont la rencontre entre égaux, la réunion de musiciens ayant chacun mûri leur art dans son coin. Metá Metá, qui signifie « trois-en-un » en yoruba, c’est d’abord le saxophoniste Thiago França, le guitariste Kiko Dinucci et la chanteuse Juçara Marçal.

 

Thiago França vient des bals de choro, de la samba de gafieira où il a acquiert le raffinement de la grande musique brésilienne instrumentale et le goût de faire danser le public qu’on retrouve dans son album premier album Na Gafeira (2009). Il a aussi une passion pour le jazz-rock et l’expérimentation qu’il explore avec son projet MarginalS.

 

Kiko Dinucci a également une double casquette, avec d’un côté le fan de rock américain (Slayer, Sonic Youth, Lou Reed, Stooges) et de l’avant-garde paulista bien barrée d’Itamar Assumpção, et de l’autre, le passionné de samba « à textes », celles de Paulo Vanzolini, Adoniran Barbosa ou Nelson Cavaquinho qui nourrit le travail de son premier groupe, Bando AfroMacarrônico.

 

kiko dinucci thiago frança meta meta

 

Juçara Marçal quant à elle a chanté durant une décennie au sein des groupes Vésper Vocal et surtout A Barca, une sorte de collectif, mi groupe de musique, mi institut de recherche ethnologique qui a repris et cartographié les musiques du Brésil profond, notamment des rythmes ruraux du Nordeste.

 

Mais ce qui rassemble ces trois musiciens c’est leur amour pour les musiques et les religions afro-brésiliennes, les pontos de candomblé, macumba, umbanda ou tambor de mina qui ont servi de matrice à la samba et à toute la musique populaire brésilienne. Thiago França, Juçara Marçal et Kiko Dinucci sont eux-mêmes devenus peu à peu macumbeiros.

 

Le premier fruit de cette rencontre est le beau et épuré Padê de Kiko Dinucci et Juçara Marçal. Thiago França les rejoint peu après pour former ce qui allait devenir Metá Metá. Le premier album du trio sort en 2011 et est déjà un coup de maître. L’album est tout tourné autour de l’Afrique. L’Afrique musicale de l’afrobeat nigérian ou de l’ethiojazz ethiopien, l’Afrique  comme traces présentes dans la culture afro-brésilienne et surtout l’Afrique intérieure, imaginaire, plus spirituelle que géographique. L’album comprend ainsi de nombreuses références aux divinités du candomblé, les orixas, tout en étant tourné vers le monde actuel. Les morceaux sont d’ailleurs signés par Kiko Dinucci lui-même ou par des compositeurs actuels, Siba, Douglas Germano, Mauricio Pereira, ou Jonathan Silva.

 

Meta Meta MetaL MetaL show

 

Le groupe prend encore une dimension supplémentaire avec son second album MetaL MetaL. Si les percussions de Samba Sam et la batterie de Sergio Machado étaient déjà discrètement présentes dans le premier album, elles sont ici omniprésentes. La guitare de Dinucci s’électrifie, le saxophone de França joue avec les pédales d’effet, la basse de Marcelo Cabral fait son entrée et Juçara Marçal transforme son chant en conséquence. Le groove alors plutôt introverti se fait sale, puissant et intense.

 

Metá Metá reproduit avec cet album enregistré dans l’urgence et la spontanéité, l’énergie sans équivalent de leurs concerts. Ils délaissent les compositions à textes qui égrainaient encore leur premier album pour les pontos de candomblé ou des compositions originales construites sur le même canevas, deux ou trois vers seulement, composés par Kiko Dinucci et son fidèle partenaire Douglas Germano. Une simplicité des structures et des paroles qui permet d’aller à l’essentiel, toujours plus loin dans les recherches sonores et l’improvisation, dans une musique profonde et immédiate pour faire de chaque concert une véritable catharsis aussi intense qu’une transe religieuse. Et de MetaL MetaL, un précieux témoignage du plus passionnant groupe de sa génération.

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 09:58

Cancoes+Praieiras+dorival-caymmi

(article préalablement publié sur mon autre blog dédié à la musique brésilienne)

 

C’est tout et ne rien dire que d’affirmer que Dorival Caymmi a une place centrale dans l’histoire de la musique brésilienne, lui qui en une centaine de chansons seulement, composées sur plus de sept décennies, a publié une œuvre d’une profondeur rarement atteinte.

 

Si son œuvre est parcourue de nombreux grands disques, son chef-d’œuvre le plus immédiat et le plus évident est Canções Praieras qu’il sort en 1954. Dorival Caymmi est alors déjà un compositeur reconnu. Il a derrière lui deux décennies de carrière pendant lesquels il a offert à Carmen Miranda ses plus grands succès dont le fameux O que é que a baiana tem. Il a surtout déjà publié plusieurs 78 tours qu’il interprétait lui-même. Ce fait seul témoigne de son aura, à une époque où il était rarissime pour un compositeur d’interpréter lui-même ses chansons.

 

Le disque Canções Praieras synthétise la plus belle partie de l’œuvre de Caymmi, celle où il chante sa Bahia natale. Une partie seulement, car, il composait également des chansons inspirées de sa vie à Rio de Janeiro où il s’était installé. C’est d’ailleurs un des paradoxes de Caymmi, que d’être celui qui a le plus et le mieux chanté Bahia alors qu’il l’a quitté dès l’âge de 23 ans pour Rio de Janeiro. Une ville qui à l’époque il faut le dire avait un quasi-monopole dans la production musicale du Brésil.

 

La plupart des morceaux présents sur Canções Praieras avaient déjà été enregistrés en 78 tours. Mais la grande originalité de ce premier Long Play est que Dorival Caymmi est seul à la guitare, une hérésie à l’époque, où un compositeur digne de son nom se devait d’être accompagné d’un orchestre au complet. C’est pourtant dans ce minimalisme déjà aperçu dans quelques un de ses enregistrements des années 40 qu’apparait le plus magistralement le génie de Caymmi. Car il s’agit bien de génie, sans galvauder le mot. Non le génie qui surplombe l’humanité de son écrasante supériorité mais celui qui sait justement partir d’histoires les plus quotidiennes, des personnages les plus humbles pour en faire des chansons universelles. De celles qui resteront chantées plusieurs siècles après que leur auteur aura été oublié, perdues au sein du peuple dont elles semblent être l’émanation.dorival caymmi

 

Mais cette simplicité apparente est bien sûr un masque trompeur qui cache un compositeur immense, admiré par Heitor Villa-Lobo, vénéré par Tom Jobim. Il est un des premiers a introduire dans la samba, septièmes, neuvièmes et accords renversés. Le terme même de samba est d’ailleurs trop réducteur tant son œuvre déborde largement le genre. Caymmi est d’ailleurs le seul compositeur de sa génération à être une référence unanime pour les musiciens de la bossa nova puis de la MPB,  João Gilberto en tête qui reprend d’ailleurs son Rosa Morena sur l’album fondateur Chega de saudade.

 

Dorival Caymmi est aussi un grand interprète. Sa voix grave et puissante lui permet de tenir la comparaison avec les chanteurs de l’époque qui se devaient de donner de la voix. C’est surtout son jeu de guitare qui étonne et séduit ; un style totalement unique, à la fois identifiable instantanément à sa manière de faire rouler les notes comme la mer sur le sable, et pourtant chaque fois différent, car chaque fois  parfaitement adapté à la chanson. Plus qu’un accompagnement, sa guitare dresse un véritable paysage sonore.

 

Caymmi, c’est enfin sa manière inimitable de chanter en quelques mots les plages d’Itapoã, des plages qu’il nous donne à voir, entendre et sentir. Ces plages où on marche simplement pour marcher, où tous les chemins mènent à la mer, et qu’une fois connues on ne veut plus jamais quitter (Quem vem pra beira do mar). Mais aussi les plages d’où partent les pêcheurs, ceux qui ont, chante-t-il, deux amours, un à terre – une femme qui les attend – et un autre en mer, qui n’est autre que la mer elle même (O bem do mar). C’est la mer nourricière qui apporte chaque jour au pêcheur de quoi gagner sa vie (Pescaria). Mais c’est aussi la mer meurtrière, celle dans laquelle vient se noyer le pêcheur, pour reposer dans les bras de Iemanja  (E doce morrer no mar). Et c’est le vent d’Itapoã qui chante dans les cocotiers, qui agite la mer et rappelle la brune aimée restée là-bas. Et car quand on l’écoute, nous avons tous une brune qui nous attend ou un pêcheur aimé parti en mer, Dorival Caymmi est un géant.

 

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 00:28

 

Un projet que j'ai à coeur depuis longtemps se concrétise avec l'ouverture d'un nouveau blog dédié entièrement à la musique brésilienne. Il s'appelle d'ailleurs tout simplement La musique brésilienne. Il propose une sorte de discographie idéale, personnelle bien sûre, avec des classiques consacrés et quelques perles moins connues mais tout aussi indispensables.

 

Le blog comprend d'ores et quelques textes repris de Berceuse électrique que je souhaitais mettre en valeur, et surtout une bonne moitié d'inédits. Le nouveau blog devrait être mis à jour très régulièrement dans les semaines qui viennent avec beaucoup de chroniques sur le feu.

 

Ca se passe là: Le meilleur de la musique brésilienne.

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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 15:42

      (couverture: Oya par Kiko Dinucci)

Les musiques religieuses afro-brésiliennes irriguent toute la musique du Brésil. Elles témoignent de la matrice africaine de la musique brésilienne, témoignages historiques sans doute, mais surtout repères bien vivant et féconds jusqu'à aujourd'hui. Elles sont pourtant rarement connues et écoutées, même par les amateurs de musique brésilienne.

Pour découvrir cette musique, voici quelques disques anciens et récents, peu voir pas du tout distribués hors du Brésil et pour beaucoup jamais réédités. Mais avant ça, une petite contextualisation rapide s'impose sans doute.

Comme vous le savez sans doute, la plupart des musiques du continent américain et la musique brésilienne en particulier sont issues en grande partie du syncrétisme entre les cultures européennes et africaines. Les négriers et les propriétaires d'esclaves mélangeaient volontairement les esclaves d'origine diverses et favorisaient l'acculturation autant que possible afin de prévenir les rebellions. Les esclaves africains ont donc, plus que perpétués, reconstruits une culture afro-brésilienne à partir des  élements culturel qu'ils avaient en commun en les adaptant à leur nouvel environnement social. Il est ainsi aujourd'hui assez difficile de relier un élement culturel brésilien à une ethnie africaine déterminée.

Cette culture afro-brésilienne apparait le plus magistralement dans la religion afro-brésilienne, qu'on peut regrouper ici sous le terme générique de candomblé. S'il est apparu au Brésil, il porte la marque des ethnies yoruba et fon (Nigéria, Benin..) avec dans une moindre mesure quelques élements indiens et catholiques. Dans le candomblé et les religions apparentées (batuque, tambor de mina, umbanda, culto de Ifá, omoloko, xambá etc.) on vénère des divinités appelées orixás. Malgré l'origine africaine de ces cultes et leur persécution pendant plusieurs siècles, ils ont aujourd'hui des fidèles de toutes les origines sociales et ethniques.

Si le candomblé a eu une influence si importante dans la musique brésilienne c'est que contrairement au christianisme où la musique accompagne le culte, la musique constitue le culte lui-même. C'est la musique qui permet de communiquer avec les orixás. Non de manière métaphorique, mais de manière très pratique puisque c'est au son des percussions sacrées (les atabaques), de cloches, et de chants que sont appelés les orixás. A travers l'esprit d'un humain décédé, les orixas possèdent ("chevauchent") alors les initiés qui entrent en transe.

Chaque orixá a un répertoire spécifique de chants, de rythmes et de danses, qui varient entre les "nations" de candomblé (angola, nagô, jeje...). Et pour l'amateur de musique, c'est un réservoir de motifs rythmiques et mélodiques d'une richesse époustouflante.

Voici les morceaux présents dans la playlist dans un ordre différent de cette dernière où j'ai préféré varier entre les chansons plus brutes, peut être moins accessibles et les relectures avec des arrangements et une production plus proches de ce qu'on écoute habituellement.

 

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On fait remonter les premiers enregistrements de musique religieuse afro-brésilienne à Mano Elói en 1930. Le plus vieil enregistrement que j'ai trouvé date cependant de 1942. Un enregistrement en "field recording" par la Library of Congress des Etats Unis. A noter que ce sont des Américains qui ont enregistré l'album, à une époque où les dirigeants de la florissante industrie musicale brésilienne devaient majoritairement considérer ces musiques comme démoniaques ou arrierées.

Ketu for Yemaja (Ketu para Iemanjá) (1942)

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La même année, paraissait également un album historique, également d'initiative américaine, "Native Brazilian Music", dirigé par Leopold Stokowski avec l'aide d'Heitor Villa Lobos. Un album où on trouvait les plus grands musiciens de Rio de l'époque (Cartola, João da Bahiana, Donga, Pixinguinha, Zé Espinguela) qui interprètaient des sambas mais également des macumbas.

Pour l'anecdote, ces deux disques s'inscrivent dans dans le volet culturel de la "politique du bon voisnage" des Etats-Unis. Un projet qui enverra Walt Disney au Brésil, qui en reviendra avec quelques dessins animés qui populariseront le morceauAquarela do Brasil d'Ary Barroso.

Zé Espinguela - Macumba de Oxóssi (Donga/José Espinguela)

 

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J.B. de Carvalho est un des pionniers et des plus fameux musicien d'umbanda. Il a enregistré et joué à la radio des morceaux de musique d'umbanda dès 1931.

J.B. de Carvalho - Ogum Maytá

 

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Un très beau disque, peut être plus accessible que les autres malgré un vinyl rippé visiblement endommagé.

Yalorixá Maria D. Miranda e a Corimba da Tenda Ogum Urubatão -  Pai Xangô (No Reino da Umbanda – cantos do ritual)

 

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José Ribeiro e Coro de Suas Filhas de Santo -  Ogum (Umbanda Branca, 1989)


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João Camelo Barbosa e Coro do Terreiro Ogum Beira Mar de Santa Tereza (R.J) - (Na Gira de Exú)

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Babalorixá Caio Aranha com os Filhos do Axé Ilê Obá - Oxossi  (1983)

 Abaçá de Xangô e Pai João do Congo da Bahia, Terreiro do Pai Tomás D’Angola e Senhora Santana, Centr

 

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La musique religieuse du Tambor de Mina, présente dans l'Etat du Maranhão. Ici la Casa Fanti-Ashanti située à São Luis, de nation Jeje-Nagô, fondée en 1954. Les Fanti et Ashanti étaient des peuples originaires de l'actuel Ghana. Les enregistrements datent de 1986 et ont été publiés en 1991.

Casa Fanti-Ashanti - Doutrina de Xangô (Tambor de Mina, Cura e Baião na Casa Fanti-Ashanti, 1991)

 

 

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Maria do Carmo e Curimba da Tenda de Umbanda Luz e Verdade - Mamãe Oxum (Umbanda 73)

 

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Un très bel album dont nous vous avions déjà parlé dans le billet précédent sur la capoeira. Ici des choeurs acapella.

Edinho Marundelê - Ereum Malé / Yêye ô / Yada Baô (Eu, Bahia, 1972)

 

Les orixas ont aussi été chantés par des chanteurs profanes, dont les interprétations font le pont entre samba et musique religieuse. Et non des moindres !

 

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L'umbandista Aparecida dans cette sublime ode à l'orixa Oxum.

Aparecida - Lágrimas de Oxum (Os Deuses Afros, 1978)

 

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Un autre grand nom de la samba de Rio.

Martinho da Vila - Festa de Umbanda (Canta Canta, Minha Gente, 1974)

 

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Un orchestre prophane mais très marqué par la musique religieuse afro-brésilienne. Et porté par une voix puissante et magnifique. 

Orquestra Afro-Brasileira - Obaluayê (Lamento)  (1958)

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Dorival Caymmi, la légende bahianaise dans ce chant pour Obá.

Dorival Caymmi - Canto do Obá (1972)

 

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Sans aucun doute la plus belle voix féminine des chants afro-brésiliens, souvent présentée comme le chaînon manquant entre le candomblé et la samba. Extrait d'une anthologie sortie par le label Discos Marcus Perreira.

Clementina de Jesus - Ponto de Macumba (Música Popular do Centro-Oeste e Sudeste)

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La paire qu'on ne présente plus dont les afro-sambas firent beaucoup pour faire découvrir les orixas au monde bien différent des aficionados de la bossa nova. 

Baden Powell & Vinícius de Moraes - Lamento de Exu (Os afro-sambas, 1966)


Récemment, une scène à São Paulo dont nous avons beaucoup parlé sur ce blog dialogue de manière très créative avec ces musiques. 

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Ici une reprise d'un ponto de candomblé classique, dans une version électrisée incroyable:

Metá Metá - Man Feriman (Metal Metal, 2012)


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Metá Metá  - Obá Iná (Metá Metá, 2011)

 

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Un duo entre Thiago França et Kiko Dinucci, les deux membres clés de Metá Metá. Il s'agit d'un morceau improvisé sous inspiration du candomblé Angola, auquel est lié Thiago França. Ngoloxi est un nom de l'orixa Lemba, aparanté à Obatalá dans le candomblé Nagô.

Thiago França & Kiko Dinucci - Ngoloxi, #1 (Fun Fun Sessions, 2013)

 

Vous pourrez trouver les albums complets, en particulier les disques religieux non trouvables sur les réseaux de distribution commerciaux sur le site suivant Discos de Umbanda, ainsi que sur Acervo Discos Afro, Acervo Origens,et Acervo Tambor.

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 18:13

Capoeira / Berimbau from boebis on 8tracks Radio.

 

Le berimbau est un instrument hautement fascinant et plein de paradoxes. Instrument à corde, mais joué à la manière d'une percussion ; instrument musical rudimentaire, mais dont la richesse musicale est inouïe. Un timbre qui lorsqu'on l'entend la première fois peut paraître désagréable et répétitif, mais qui se revèle rapidement addictif.

La simplicité du berimbau est telle qu'on trouve même sur internet des modes d'emploi pour en fabriquer soi-même. Un arc (biriba), une unique corde en métal (cuerda), une baguette pour frapper la corde, et une pièce ou une pierre pour appuyer sur la corde et faire ainsi varier la hauteur du son. En guise de caisse de raisonnance, une simple calebasse. L'instrument est souvent associé à un caxixi que le musicien tient en même temps, un simple petit panier rempli de grains qu'on secoue.

Le berimbau a plusieurs cousins, différents arcs musicaux plus ou moins proches qu'on retrouve principalement en Afrique, dont il est originaire, et jusqu'en Asie. Mais c'est du berimbau brésilien, de loin le plus connu et le plus joué, dont il est ici question. Il est aujourd'h'ui associé étroitement à la capoeira, le fameux art martial brésilien dont il est devenu le symbole. Pourtant l'instrument ne serait devenu populaire au Brésil qu'au début du XXème siècle alors que la capoeira a une histoire bien plus ancienne. Cette histoire multi-séculaire et agitée est bien documentée sur la toile francophone et je vous renvoie par exemple à cet article très complet.

 

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(Carybe)

 

La playlist que je vous propose s'ouvre sur un merveilleux duo entre guitare et berimbau par l'injustement méconnu Onias Comenda. Suit un engistrement historique de 1940 d'un des grands modernisateurs de la capoeira, et légendaire créateur de la capoeira régionale, Mestre Bimba.

Vous entendrez ensuite un morceau de Batatinha, grand sambiste de Bahia, qui méle bossa nova et capoeira. Suivent deux capoeiras classiques avec Onias Comenda à nouveau et Mestre Pastinha, autre référence incontournable des capoeristes.

Nous retournons à des titres inspirés par la capoeira. Tout d'abord, une chanson par le sambiste-zoologue de Sao Paulo, Paulo Vanzolini qui conte le voyage d'un certain Arnaldo, où le toque du berimbau est retranscrit à la flûte. Puis un morceau épique de Caetano Veloso qui fait le lien entre la capoeira longtemps persécutée et le Brésil alors sous le joug de la dictature.

Nous arrivons à l'incontournable morceau composé par Baden Powell lors de sa relecture de la musique afro-bahianaise. Ici dans une version instrumentale à la guitare, sans les paroles de Vinicius de Moraes qui firent faire le tour du monde à ce morceau (jusqu'à Claude Nougaro).

J'ai inclu deux illustrations de l'essor du berimbau hors du cercle de la capoeira. Deux morceaux plus expérimentaux qui explorent presque systématiquement les possibilités de cet instrument. Par deux grands virtuoses, Papete et Nana Vasconcelos.

La compilation se termine par un funk carioca de DJ Sandrinho construit autour d'un sample de berimbau pour rappeller que ce genre électronique est basé sur une rythmique de capoeira (maculêlê) et que le berimbau est décidemment plus vivant que jamais.

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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 19:48

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"Retire ton sourire du chemin / Car je veux passer avec ma douleur / Aujourd’hui pour toi je suis une épine / Mais une épine ne blesse pas la fleur" (A flor e o espinho)

Ces vers, parmi les plus célèbres de la samba sont de Nelson Cavaquinho et son partenaire Guilherme de Brito. Deux sambistas qui ont élevé au rang d’art une forme particulière de la samba. Non pas celle qu’on reprend en chœur au carnaval ou dans une roda de samba, mais celle qu’on chante au bistrot un verre à la main. Une samba parfois appelée “dor de cotovelo” (douleur de coude) en référence à celle qu’on attrape à force d’être accoudé au bar. Cette samba c’est le fruit de la vie de Nelson Cavaquinho, poète fragile et tourmenté, mais aussi fêtard invétéré et amoureux passionné.

 

Nelson Antônio da Silva, naît en 1911 à Rio de Janeiro d’une mère laveuse dans un couvent et d’un père policier, qui joue du tuba dans l’orchestre de la police municipale. Enfant, Nelson contracte la grippe espagnole et doit bientôt quitter l’école primaire pour aider sa famille en travaillant dans une fabrique de tissue puis comme assistant électricien. Mais la musique l’attire et déjà il s’aventure dans les rodas de choro. C’est là qu’il rencontre des musiciens tels que Edgar Flauta da Gávea, Heitor dos Prazeres, Mazinho do Bandolim, Juquinha, avec qui il apprend le cavaquinho. Un instrument dont il tire son surnom mais qu’il abandonnera plus tard au contact des sambistas pour la guitare. Il en faut peu pour que Nelson quitte son emploi d’électricien pour tenter la vie d’artiste. Mais les responsabilités le rattrapent quand à 20 ans, il doit épouser la jeune fille qu’il fréquente – après une convocation au poste de police par le père de la demoiselle! –. Père de famille et sans emploi, il demande alors de l’aide à son père qui le fait entrer dans la police montée.

 

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Mais Nelson Cavaquinho n’était sans doute pas fait pour une vie rangée. Car le destin voulu qu’il soit affecté à surveiller les morros de Mangueira. Là justement où Cartola, Carlos Cachaça, Zé com Fome et toute la fine fleur de la samba révolutionnaient en catimini la musique brésilienne. Les rondes policières se transforment alors pour lui en rodas de samba et les marginaux qu’il devait surveiller deviennent ses meilleurs amis. Une anecdote raconte que le jour où il rencontra Cartola, ils parlèrent tant et si bien, qu’au moment de rentrer, son cheval avait disparu. L’animal était fort heureusement rentré tout seul au commissariat où il attendait sagement Nelson. Mais les absences et les frasques du policier-sambista ne passent cependant pas et après des passages répétés au cachot il finit par être renvoyé de la police. Vers la même époque il quitte femme et enfants et se replonge à nouveau à corps perdu dans la vie nocturne de Rio.

 

Vrai malandro, on le retrouve dans tous les coins de la Cidade Maravilhosa où il y a de la samba et à boire. Tout pour la musique et les passions, il préfère vivre comme un quasi-vagabond que se résoudre à un boulot alimentaire comme beaucoup de ses amis musiciens aux marges de l’industrie musicale. C’est à cette époque qu’il rencontre son second grand amour, une certaine Ligia, une marginale qui vit dans la rue, sans doute prostituée, dont il gardera un tatouage à son nom. Nelson Cavaquinho vit alors en vendant la paternité de ses sambas, contre un peu d’argent à des musiciens moins doués voire à des non-musiciens qui veulent se faire mousser. Une anecdote raconte que Nelson Cavaquinho avait composé une chanson avec Cartola. Mais leur collaboration fit long feu quand Cartola découvrit que Nelson s’était dépêché de vendre la paternité de la samba sans l’avertir ni même lui reverser sa part...

 

C’est à cette époque que Nelson Cavaquinho développe son style unique, sincère et sans artifices. Une voix rauque, plaintive, bien éloignée des canons esthétiques de l’époque. Un jeu de guitare avec seulement le pouce et l’index, technique tout à fait inhabituelle qui attirera les éloges plus tard du guitariste classique Turibio santos et de Paulinho da Viola. Et des paroles de chansons, les plus noires et tristes qui aient été chantée sur un rythme de samba dont les belles sont écrites avec Guilherme de Brito, son partenaire le plus fidèle qui restera toujours dans son ombre. 

 

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Chez Nelson Cavaquinho, tous les morceaux sont traversés par la conscience aigüe de la mort. Sa propre mort qu’il sent venir (Degraus da vida, Folhas Secas). Jusqu’aux fleurs, qu’il imagine lui dire “profite de la vie, car nous embellirons ta fin” (eu e as flores). Même pour rendre hommage à l’école de samba et au quartier de son cœur, Mangueira, Nelson ne trouve rien de mieux que chanter qu’elle sait pleurer les poètes (Pranto de Poeta, qui sera repris par Cartola). Nelson chante aussi la mort des illusions et des espérances. L’amour qui n’apporte qu'amertume (Mulher sem alma), abandon (Pode Sorrir, Aceito teu adeus) et trahison des amis (Noticia). Faiblesse de lui-même aussi, cédant devant les tentations du carnaval (Vou partir). C’est aussi la solitude brulante (Sempre só), les rires qui cachent la peine (Não é só você). Une philosophie où pour être heureux il faut apprendre à savoir souffrir (Deus Não Me Esqueceu, Rugas) et n’espérer l’amour éternel que le jour du jugement dernier (Juizo final).

 

C’est ainsi qu’il traverse les années 40, 50 jusqu'au milieu des années 60, creusant son sillon à l’écart des modes et du succès dans un Brésil qui ne vibre guère plus au son de la samba qu’au moment du carnaval. Certaines de ses chansons sont néanmoins enregistrées par des chanteurs de Radio, Cyro Monteiro, Roberto Silva ou Elizeth Cardoso en particulier, mais sans rencontrer beaucoup d’échos. Ce n’est qu’avec le retour sur le devant de la scène de la samba qu’il franchit enfin les frontières de la bohème carioca. C’est d’abord les premiers concerts au club Zicartola de Cartola nouvellement créé, puis les premiers enregistrements de ses chansons par la nouvelle garde, Nara Leão, Thelma Soares et par la bien établie Elizeth Cardoso.

 

Changement d’époque, Nelson a enfin l’opportunité d’enregistrer lui même ses chansons. Une discographie courte mais impécable qui rassemble seulement la crème des 600 chansons qu’il aurait écrite, mais dont les deux-tiers ont été perdue. C’est d’abord un premier album en 1970 « Depoimento do poeta qui passe complètement inaperçu mais où rayonne enfin pour la première fois sur un album entier sa voix et ses compositions. Suit un album sur RCA en 1972 et enfin un dernier disque sur Odeon en 1973, sans aucun doute son plus bel enregistrement. Un disque produit par Pelão qui allait se charger peu après des premiers albums d’Adoniran Barbosa et de Cartola. Deux participations à des compilations viennent compléter sa maigre discographie, une sur Roda de samba n°2 et une autre sur l’album essentiel Quatros grandes sambistas aux côtés de Candeia, Elton Medeiros et son plus fidèle partenaire, Guilherme de Brito. Nelson Cavaquinho est à partir de là enregistré par tous ceux qui aiment la samba, Beth Carvalho, Clara Nunes, Elis Regina, Paulinho da Viola entre autres.

 

Cette période est celle de l'apaisement pour Nelson Cavaquinho. Il s'achète une maison, se marie avec Durvalina, de 30 ans sa cadette et pour des raisons de santé, arrête de boire et de fumer. Signe de la reconnaissance, un album hommage intitulé As Flores em Vida avec Nelson Cavaquinho lui même et les plus grandes stars de l'époque (Chico Buarque,  João Bosco, Toquinho, Cristina Buarque, Beth Carvalho). L'album parait en 1985, un an avant sa mort qu'il aura tant chanté.

 

Nelson Cavaquinho reste aujourd’hui une référence incontournable, pour tous les amateurs et musiciens de samba qui font vivre ce patrimoine. Mais aussi et surtout pour ceux qui comme Kiko Dinucci ou Romulo Fróes continuent de renouveler le genre dans la marge, suivant en cela les traces du Roi Vagabond comme il se définissait lui même: “J’ai consolé mon coeur si marqué / en me remémorant les luttes du passé/  Je suis tombé dans les recoins de cette vie / Chacun apporte sa douleur, sa blessure / Les nuits j’ai erré / mais chaque amour m’a fait roi / Un roi vagabond / un poète sans loi / Je n’ai pas vécu en vain / J’ai eu beaucoup d’amis et tant de frères / Même la peine ne peut faire taire ma guitare." (Rei Vadio)

 

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Voici une playlist avec les trois principaux albums de Nelson à la suite. Je vous invite également à regarder le beau et court film que lui a consacré le cinéaste brésilien Leon Hirzman en 1969 et à découvrir des traductions de ses plus belles chansons sur mon autre blog Bonjour Samba.

 

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 14:00

 

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(Gui Amabis par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

Son magnifique Trabalhos Carnivorios était un de nos albums de l'année 2012, et nous vous avons parlé récemment de Memorias Luso-Africanas à l'occasion de sa sortie (digitale) hors du Brésil par le label anglais Mais Um Discos. Pour en savoir plus sur le passionnant Gui Amabis, dont la presse francophone ne s'est guère fait l'échos, nous avons décidé de l'interviewer.

 

Vous sortez votre premier album hors du Brésil, mais vous avez déjà un long CV. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos expériences avant Memórias Luso-Africanas ?

Gui Amabis:J’ai toujours été attiré par la musique mais ce n’est qu’à 22 ans, sous l’influence de mon frère Rica, que je me suis décidé à me lancer. Je jouais déjà de la guitare et je chantais des chansons d’autres artistes, principalement Bob Marley et Robert Johnson, mais je sentais que j’avais besoin de connaître plus de théorie. Donc je suis allé étudier avec un musicien/guitariste brésilien qui s’appelle Leive Miranda.

J’ai étudié le chant et la théorie musicale avec lui pendant 4 ans, ça a été là que j’ai décidé de jouer professionnellement. J’ai été chanter dans des soirées, mais ça ne me rendait pas heureux, je revenais triste chaque nuit. Je crois que je ne sentais pas l’envie de chanter des chansons d’autres personnes.

A ce moment, mon frère, qui voyait mon insatisfaction professionnelle m’a présenté Antonio Pinto. Antonio venait de sortir la BO de la Cité de Dieu et était à un moment incroyable de sa carrière. Je n’avais jamais travaillé dans la production musicale, ni avec des ordinateurs, mais malgré ça, Antonio a cru en moi et m’a accepté dans son studio. Je suis devenu fou de ce monde, je me suis passionné pour les bandes originales, j’étais le premier à arriver au studio et le dernier à en sortir.

Après un an, je ne croyais pas ce qui se passait, j’étais à Los Angeles, en train de composer et faire des arrangements pour des films comme Lord of War (NDLR:d'Andrew Niccol) et Collateral (NDLR: de Michael Mann). J’ai compris à ce moment que ma plus grande passion était composer et arranger. En même temps j’ai senti que j’avais des idées qui musicalement n’était pas exprimables, alors j’ai commencé à écrire des paroles, et à ce moment est né le projet « Sonantes ». Ça a été mes débuts comme compositeur de chanson.

 

Le travail sur le son, l’atmosphère, les arrangements est assez extraordinaire. Vos expériences comme producteur et compositeur de BO vous ont-elles influencé et si oui comment ?

Gui Amabis: Bien sûr. J’ai commencé à composer pour les musiques de film, j’ai appris à produire et arranger avec elles également. Parfois, le plus important dans une BO est l’arrangement et la texture sonore. Je crois que ça m’a aidé à créer une identité.

 

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(Criolo, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)


Memórias Luso-Africanas raconte l’histoire de vos ancêtres. Pouvez-vous nous en dire plus pour tous les francophones qui ne comprennent pas le portugais ?

Gui Amabis: Comme beaucoup de personnes au Brésil, je descends de Portugais et d’Africains. J’ai toujours été curieux de ça, de comprendre cette relation, comment ça m’a formé. Par chance, j’avais une grand-mère et un père qui aiment raconter des histoires, et ça m’a enrichi comme être humain. Mon père était petit-fils d’esclaves africains et ma grand-mère a quitté le Portugal pour le Brésil dans une condition presque identique, elle a eu une vie très riche et intéressante. L’union de mes parents n’a pas non plus été facile, mon père descendant d’esclaves et ma mère de Portugais ont dû rompre avec une partie de la famille pour vivre leur amour. J’ai fait ce disque en hommage à toutes ces personnes et ces expériences.

 

Presque tous les morceaux sont chantés par d’autres chanteurs comme Céu, Criolo, Tulipa Ruiz ou Lucas Santtana. C’est assez inhabituel par rapport au dogme de « l’auteur-compositeur-interprète », où l’auteur-compositeur interprète habituellement ses propres chansons. Ça nous rappelle l’approche de Kiko Dinucci dans son album Na bocas dos outros...

Gui Amabis: Je sentais ce disque comme un hommage à l’union des ethnies, un disque métisse. Rien de plus naturel que d’avoir plusieurs voix pour raconter ça. Je crois aussi que je n’étais pas sûr de moi pour assumer le rôle de chanteur. Aujourd’hui je ne me sens plus comme ça, tout a été très naturel.

 

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(Céu, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)


A côté de ce super casting au chant, Memórias comprend beaucoup de musicens géniaux de São Paulo (Thiago França, Rodrigo Campos, Marcelo Cabal, Curumin) où qui s’y sont installés (Siba, Regis Damasceno).  Qu’est ce qui se passe actuellement dans cette ville et dans la musique indépendante brésilienne en général ? Vous identifiez vous avec une telle « scène ? D’un point de vue « gringo », la qualité de ce qui sort est très impressionnante.

Gui Amabis: Je crois que cette génération a perdu le respect pour les icônes du passé. Je dis ça dans le bon sens. Les musiciens comme Chico Buarque, João Gilberto, Dorival Caymmi et Milton Nascimento ont établi un niveau très haut, et je crois que ça a intimidé beaucoup de personnes de faire une musique indépendante et d’auteur.

L’autre chose qui aide est la facilité d’enregistrer. Des personnes qui n’auraient jamais eu la chance d’enregistrer leurs chansons le font en ce moment. Durant longtemps, les seuls qui enregistraient étaient ceux qui dépendaient d’un label et durant les années 80 et 90 seulement ceux dont on pensait qu’ils vendraient beaucoup de disques étaient choisis. Je crois que São Paulo attire beaucoup de personnes pour les opportunités qui y sont présentes. Je ne vois pas une scène cohésive mais bien beaucoup de personnes qui font de la musique

 

Nous avons écouté votre second album Trabalhos Carnívoros sorti l’année dernière au Brésil. Regis Damasceno (Cidadão Instigado, Mr. Spaceman..) semble avoir un rôle plus important que sur Memórias. De plus, vous êtes désormais le chanteur principal. Pouvez-vous nous parler plus de cet album ?

Gui Amabis: J’ai connu Regis durant l’enregistrement de Memórias, j’ai senti sa musicalité, son bon goût. Quand j’ai commencé à composer Trabalhos, j’ai tout de suite pensé à lui comme partenaire. Je crois qu’il est un des musiciens les plus talentueux avec qui j’ai travaillé. On a fini par composer deux morceaux ensemble et il s’est occupé de la production du disque avec moi.

Il est différent de mon premier disque, je sentais que c’était un disque personnel, ça n’avait pas de sens d’avoir d’autres voix, c’étaient mes histoires. J’étais plus confiant pour chanter et me positionner sur scène dans cette fonction.

C’est un album qui mélange beaucoup de choses, qui tente d’unir la religion, la biologie, et l’amour dans une unique conception. Des choses qui sont opposées mais qui d’une certaine manière se complètent. Il parle de la condition humaine et de comment je me sens homme sur ce plan.  

 

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(Lucas Santtana, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)


Quels sont vos prochains projets?  Trabalhos Carnivoros va-t-il sortir hors du Brésil?

Gui Amabis: Je travaille sur la BO d’une série TV et je produis deux disques de deux chanteuses, une brésilienne et une autre portugaise. L’année qui vient, mon second disque sera lancé en Europe par le même label [Mais Um Discos] qui a lancé le premier et je pense également commencer l’enregistrement de mon troisième disque.

 

Nous avons eu la chance de voir des artistes présents sur Memórias à Paris ces dernières années (Criolo, Céu, Tulipa Ruiz, Lucas Santtana, Siba). Pouvons-nous espérer vous voir bientôt en France ?

Gui Amabis: J’espère que oui, j’ai très envie de jouer en Europe. Croisons les doigts!

 

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 11:01

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Aujourd’hui sort en Europe le beau premier album de Gui Amabis, Memórias Luso/Africanas sur Mais Um Discos, deux années après sa sortie au Brésil.

Un premier album introspectif et autobiographique où Gui Amabis conte l’histoire de sa famille, celle de migrants venus d’Afrique et du Portugal. Des histoires de voyage, d'amour et de métissage à la croisée des continents que lui racontait sa grand-mère. Une histoire que Gui Amabis s’est attaché à faire revivre au moment où cette dernière commençait à perdre la mémoire. Une histoire douloureuse, lumineuse, faite de fragments, de scènes recollées, comme peuvent l’être les souvenirs.

Premier album, peut-être, mais ne nous y trompons pas, Gui Amabis est déjà un musicien accompli. La trentaine bien entamée, il a une riche carrière de compositeur et de producteur derrière lui, qui l’a amené à travailler pour le ciné et la télé brésilienne (Cidade dos Homens, Quincas Berro D’Água) mais aussi pour des films hollywoodiens, aux côtés de son compatriote Antonio Pinto (Collateral, Lords of War, Perfect Stranger).

Parallèlement, Amabis a produit certains des meilleurs musiciens de la scène actuelle de São Paulo, notamment Céu, son épouse, et le génial Rodrigo Campos. Lui-même s’était lancé dans la chanson au sein du super-groupe Sonantes (avec Céu, Dengue, Pupillo, Rica Amabis).

Ce premier album charrie toutes ses influences accumulées au fil des années. Un goût des textures et des ambiances développé dans son travail sur les bandes originales (il cite Angelo Badalamenti et Ennio Morricone comme références). Une maîtrise impressionnante du son, un mélange de programmation et d’instruments qui l’apparente à son ami Lucas Santtana avec lequel il signe O Deus Que Devasta Mas Também Cura, qui allait devenir le titre de l’album suivant de ce dernier. Un lien profond avec la scène passionnante de musiciens indépendants de São Paulo ; Gui Amabis, lui-même multi-instrumentiste s’entoure de la crème: Thiago França, Regis Damasceno, Rodrigo Campos, Marcelo Cabral, Curumin en particulier, et même le pauliste d’adoption, Siba en soutien en backing vocals. Quel casting!

Cet enracinement dans une scène locale en pleine effervescence transparait encore plus au chant. Gui Amabis partage le micro avec Lucas Santtana également signé chez Mais Um Discos, Criolo avant qu’il explose avec No Na Orelha, sa compagne Céu bien connue hors du Brésil, Tulipa Ruiz qui venait d’éclore l’année précédente et une touche bahianaise avec Tiganá. Une manière de se protéger peut-être, à une époque où il ne se voyait sans doute pas encore lui même comme un chanteur. Une manière aussi de donner des couleurs différentes à ses chansons, comme des scènes d’un film dont le personnage changerait à chaque morceau.

L’album est à l’image de ses interprètes, très varié, peut-être un peu trop. S’il garde une trame narrative, Gui Amabis multiplie les ambiances et les décors. Un parcours qui peut nous perdre avec des titres plus pop (Sal e Amor, Ai Mar) qui détonnent un peu par rapport au reste de l’album baigné d’une lumière mélancolique. Quelques morceaux se détachent, Dois Inimigos, qui ouvre l’album et le seul interprété par Amabis seul, Doce Demora, qu’il présente comme une quasi-morna cap-verdienne, Para Mulatu en hommage au génie de l'ethiojazz, Orquídea RuivaImmigrantes, et enfin O Deus Que Devasta Mas Também Cura… Beaucoup de très bons titres au sein un album d’ailleurs assez court.

Ce léger sentiment de dispersion, Gui Amabis allait y remedier avec son opus suivant encore plus abouti, Trabalhos Carnívoros. Très bel album, Memórias Luso/Africanas est aussi rétrospectivement le premier disque d’un auteur qui semble s'affirmer, avec les années comme un des meilleurs auteurs-compositeurs de sa génération et un des acteurs clé de la nouvelle scène de São Paulo.

En écoute:  Gui Amabis - Dois Inimigos (Memórias Luso/Africanas, 2011, indépendant, 2013, Mais Um Discos)

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 22:29

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Noel Rosa chantait “la samba ne vient ni des favelas, ni du centre-ville. Celui qui a déjà été amoureux sait qu'elle nait du cœur”. Cartola a le mieux que nul autre incarné cette dimension universelle de la samba. Car Cartola, c’est la samba elle-même.

C’est les Morros, ces collines qui surplombent Rio et où sont situées les favelas, et en particulier celle de Mangueira, où la famille de Cartola déménage quand il a 11 ans, à une époque où le quartier n’était encore composé que d’une cinquantaine de baraques. C’est la bohème où il passe son adolescence, mis à la porte de chez lui à 15 ans par son père, quand il se réfugie dans les bars, les bordels, et les trains. C'est les rythmes afro-brésiliens qu'il découvre dans les batuques et les rodas de samba.

C’est les écoles de carnaval, dont il fonde en 1928, la deuxième, et la plus grande de toute, l’Estação Primeira de Mangueira, et dont il choisit les couleurs, vert et rose. Une école dont il est directeur musical, et pour laquelle il compose la samba qui leur permet de remporter en 1930 le premier titre de champion de l’histoire du Carnaval de Rio. C’est le premier grand amour, quand malade et miséreux, il est recueilli par Deolinda qui devient sa femme et qui lui inspire ses premières chansons. C’est le Rio populaire où il travaille - sans forcer - comme maçon, et dont il lui reste le surnom de Cartola, hommage au chapeau melon qu’il portait pour se protéger de la poussière.

Mais Cartola c’est aussi la samba qui quitte les morros dans les années 30 pour conquérir le Brésil tout entier par la voix d'interprètes vedettes (Francisco Alves, Mario Reis, Carmen Miranda, Arnaldo Amaral, Aracy de Almeida…), à travers desquels il connait ses premiers succès: Fita Meus Olhos, Tenho um novo amor (avec Noel Rosa), Divina Dama, Não quero maisC’est la samba qui passe à la Radio avec des émissions où Cartola est accompagné de deux légendes de Rio de Janeiro, Paulo da Portela, fondateur de l’école de Portela et le grand peintre et sambista Heitor dos Prazeres.

C’est même les prémisses de la reconnaissance internationale de la samba: Cartola, dont le grand compositeur Heitor Villa-Lobos était un admirateur, est invité par ce dernier à enregistrer lui-même un de ses titres, aux côtés du gratin de l’époque, Donga, Pixginguinha, João da Baiana, pour une série de 78 tours destinés à présenter la musique brésilienne aux Etats-Unis (Native Brazilian Music, 1942). Cartola, c’est encore la conscience de la valeur de son art: contre la pratique de l’époque, il impose d’être crédité sur les disques.

Enfin Cartola c’est les détours que la vie peut parfois prendre. Les disputes avec les dirigeants de Mangueira, une grave méningite qui le laisse très diminué, puis le décès de sa femme. Et le desespoir noyé dans l’alcool, puis une passion destructrice pour Donária qui l’éloignent pour longtemps du monde de la samba. Dix années où ses amis sont sans nouvelles de lui et où beaucoup le croient mort. Ce n’est qu’en 1956, à la suite de sa rencontre inopinée avec le journaliste Stanislaw Ponte Preta que Cartola, alors laveur de voiture le jour et vigile la nuit, renoue avec le milieu musical.

Alors Cartola c’est aussi une renaissance. Renaissance amoureuse avec son union avec une amie d’enfance, Dona Zica, soeur de son partenaire de toujours Carlos Cachaça. Une femme qui le sort du gouffre où il était tombé et devient l’autre grand amour de sa vie. Renaissance de la samba aussi, plus forte que jamais dans les années 60, quand la jeune garde artistique de la bossa nova se ressource dans la samba qu’on dit désormais “de raiz” (des racines). C’est justement dans le restaurant Zicartola qu'il ouvre, avec sa femme en 1963, cuisinière à la feijoada fameuse, que se mêle cette jeunesse et les musiciens des morros. Une réunion qui permet la redécouvete de bambas, Nelson Cavaquinho, João do Vale, Ismael Silva, Ze Keti, Nelson Sargento et l’émergence d’une nouvelle génération de sambistes qui allaient à leur tour marquer l’histoire: Paulinho da Viola, Elton Medeiros.

L’aventure Zicartola tourne vite court, la gestion d’un restaurant étant sans doute incompatible avec le tempérament d’artiste de Cartola. Mais il est à nouveau devenu un compositeur respecté et chanté par les nouvelles étoiles de Rio: Nara Leão, Elsa Soares, Clara Nunes, Gal Costa ou Paulinho da Viola.

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Toute une vie de samba qui nous emmène en 74, année où Cartola enregistre son premier album, à 66 ans. C’est le jeune et génial label de Marcus Pereira qui réunit la crème de la crème des musiciens cariocas. Des musiciens qui jouent alors principalement dans l'ensemble de choro, Regional do Canhoto, et parmi lesquels on retrouve entre autres Dino à la guitare sept cordes, Copinha à la flûte et Canhôto au cavaquinho. Ce casting d’exception, des arrangements d’une finesse inégalée signés Dino 7 cordas et une production discrète de Pelão, offrent l’écrin à la mesure des compositions de Cartola.

L’album est un chef-d’œuvre. La samba de Cartola n’a jamais rayonnée aussi fort que chantée par lui-même, accompagné de ces grands musiciens complices et tout au service de ses compositions. Cartola y fait entendre plus éblouissante que jamais sa samba-canção, cette samba rythmée certes, mais où le rythme accompagne la mélodie. Loin des sambas-enredo de carnaval, loin aussi des sambas de roda, ravivées à la même époque par le génie de Candeia.

La samba de Cartola est une samba qu’on peut danser, mais de celle qu’on danserait pour se consoler. Une samba où on rit pour cacher ses larmes (Quem me vê sorrindo), une samba qui parle de la douleur qu’on cache (Disfarça e chora). Mais toujours une samba où pointe l’espoir, de la fin du deuil amoureux, ou du moins de la joie retrouvée (Alvorada, O Sol Nascerá). Une samba qui a pour unique thème l’amour : celui qu’on a perdu ( Festa da vinda) ou celui qu'on regrette ( Amor proibido). Mais aussi celui qui n'est plus (Acontece) ou qui n'est qu’illusion (Alegria).

Porté par le succès de l'album, ce qui devait être l'unique testament de Cartola devient la première pierre d'une vraie discographie, forte de quatre albums, et deux lives (dont un posthume) où Cartola interprète anciens et nouveaux morceaux.

Parmi elle, se détache celui qu'il enregistre deux ans plus tard et qui surpasse encore le premier. Cartola pour la première fois enregistre des titres qui ne sont pas de lui. Un morceau de Candeia, plus cartolesque que Cartola, sur la nécessité de s'en aller, dans l'espoir se retrouver (Preciso me encontrar) ; et un de son ami Silas de Oliveira qui venait de décéder (Senhora tentação). Autre nouveauté, la participation de sa belle-fille, Creusa qui se révèle être une chanteuse merveilleuse (le lundu Ensaboa Mulata et Sala de Recepção en hommage à Mangueira). Et surtout ces petits tableaux des sentiments amoureux dont Cartola a le secret, toujours d’apparences si simples, quelques vers à peine, une mélodie sans fioriture et pourtant des bijoux de sophistication et de délicatesse (Aconteceu, Peito Vazio, Sei chorar, Minha).

Deux sommets à ce disque. O mundo é um Moinho sublimée par la flûte d'Altamiro Carrilho et la guitare de Guinga, âgé de 20 ans seulement. As rosas não falam il chante l’amant dont les roses de son jardin lui rappelle l’être aimé. Cette chanson, utilisée comme thème dans une télénovela de Rede Globo permet d'ailleurs à Cartola de rencontrer enfin le grand public.

Car Cartola plus que tout autre sambiste, pour parler à tous, parle d'abord à chacun. Cartola n'est pas Chico Buarque qui invente comme un romancier des vies qu’il n’a pas vécues, ni Dorival Caymmi qui sait se faire conteur. Cartola chante simplement sa vie et les errements de son coeur. C’est à travers ses sambinhas toujours à la première personne, qu’il touche à l’universel. Une délicatesse dans le sentiment, une justesse dans l’évocation, une finesse dans l’écriture qui en fait pour tous ceux qui savent l’écouter, le plus grand des sambistes, mais surtout un allié précieux, celui qui sait mettre le mot et la note justes sur nos émois et nos cicatrices. Et par là les guérir. Car la beauté des sambas de Cartola est de même nature que celle du soleil qui se lève sur la colline de Mangueira, et chantée tant de fois par Cartola: elle apaise le cœur.

 

 

Je vous laisse avec les deux premiers albums de Cartola de 1974 et 1976 en écoute, et également en téléchargement ici et .

Pour les nons lusophones, vous trouverez des traductions de ses plus belles chansons sur mon blog Bonjour Samba.

 

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