Publié le 8 Août 2013

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Passo Torto est un groupe de rêve pour qui aime la musique brésilienne qui sort des sentiers battus. Le groupe rassemble la crème des musiciens indépendants de São Paulo. Des musiciens qui ont comme point commun un goût pour la musique de São Paulo, que ce soit sa samba (Adoniran Barbosa, Paulo Vanzolini, Geraldo Filme) ou son avant-garde (Itamar Assumpção, Arrigo Barnabé) et surtout l'envie de tracer leur propre chemin.

Les quatre musiciens qui composent Passo Torto ont tous une solide carrière solo. Après avoir longtemps travaillé comme assistant du plasticien Nuno Ramos, Romulo Fróes a sorti 4 albums solo. Kiko Dinucci, guitariste, a joué avec la Banda Afromacarrônico, Padê aux côtés de Juçara Marçal, et s'illustre aujourd'hui dans Metá Metá et Sambanzo. Rodrigo Campos a longtemps accompagné des grands noms de la samba au cavaquinho et a sorti deux superbes albums solos dont le dernier Bahia Fantastica. Le contrebassiste Marcelo Cabral joue aux côtés de Kiko Dinucci dans Metá Metá et Sambanzo, avec les MarginalS et produit des albums de rap (Criolo, Sombra).

Passo Elétrico est le second album de Passo Torto. Un album encore plus original et puissant que le premier, dont les compositions sont signées par ses quatre membres. Pour accompagner ce bel album, j'ai traduit une interview de Kiko Dinucci et Romulo Fróes qu'ils ont donnés à Matéria.

L'album peut être téléchargé gratuitement sur le site officiel du groupe: Passo Elétrico et écouté sur soundcloud et les plateformes de streaming habituelles.

 

Contrairement à la majorité des groupes qui ont un compositeur qui galvanise le processus créatif, vous êtes quatre avec chacun, vos idées et votre poésie propre. Comment ça s'est passé pour trouver le point de convergence entre ces intérêts divers ?
 
Romulo Fróes: Tous les quatre, on a une personnalité artistique établie et diverse, qu'on peut voir dans chacun de nos travaux. Et pas seulement nous dans Passo Torto, mais aussi les autres membres des autres projets dont nous faisons partie. Je crois que ce qui nous unit et qui conduit notre travail, vient justement de l'intérêt et de l'admiration que nous avons les uns pour les autres. Même dans nos travaux solos, comme le mien et celui de Rodrigo [Campos], nous laissons les idées de chacun imprégner nos compositions. De là vient la confusion que nous provoquons chez beaucoup de personnes, de notre force de production et de la variété des possibilités et des interprétations que de nos travaux permettent et qui est pour moi sa grande force.

 

Quelles sont les principales différences conceptuelles et musicales entre le premier et le second disque ?

Romulo Fróes: Le changement le plus perceptible apparait déjà dans le titre du disque Passo Elétrico. Nous avons électrifiés notre son. Les guitares acoustiques sont parties, remplacées par les guitares électriques de Kiko et de Rodrigo, même la contrebasse de Cabral a été infectée par des pédales d'effet, tout comme le cavaquinho de Rodrigo. De cette électrification, sont nées de nouvelles possibilités de composition, qui ont même influencées les paroles, qui me semblent plus nerveuses que celles du premier disque.
 

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Il suffit d'écouter Passo Elétrico pour arriver à la conclusion que la chanson est loin d'être morte. Qu'est-ce qui est mort, et qu'est ce qui vit dans la chanson brésilienne contemporaine? Que voyez-vous aujourd'hui au Brésil dans ce sens?

Romulo Fróes: Ce qui nous a réuni, au début, a été justement notre intérêt pour la chanson. Cette interprétation erronée de la phrase de Chico Buarque [Dans une interview de 2006], c'est qu'elle aurait déjà du mourir. Je comprends parfaitement ce qu'il dit. Ce n'est pas la chanson qui est morte mais l'idée de chanson que nous avons construite au XXe siècle et qui ne fait plus sens aujourd'hui, et que Chico au moment de sa célèbre interview, voyait plus de nouveauté dans le rap en train d'être produit. Je crois seulement que nous devrions actualiser cette perception. Il existe une génération apparue durant ce siècle qui vient ouvrir de nouveaux chemins pour la chanson et qui passe justement par l'expérience sonore et sa familiarité avec le processus d'enregistrement. Et ça a déjà influencé le travail des noms sacrés de notre musique comme Caetano Veloso et Gal Costa. ça a même influencé le rap, avec Criolo, dont le disque a été produit par Cabral avec Daniel Ganjaman.

La musique de Passo Torto combine une subversion de la tradition de la chanson brésilienne, avec un goût pour le bruit, la saleté, l'opacité. Il est possible de tracer les influences du son que vous écoutez et aimez? Qu'est-ce que vous aimez écouter, d'hier et d'aujourd'hui?

Romulo Fróes: Bien sûr ! On est ce qu'on écoute. Notre particularité est qu'on ne fait pas confiance en ce qu'on écoute, ahahah. C'est très fréquent dans tous nos travaux, nous ne croyons pas fidèlement dans la vocation de chaque chanson. S'il elle se présente comme une bossa nova, son harmonie sera entièrement détruite jusqu'à ce qu'il ne reste que les vestiges de l'influence qui lui a donné naissance. Si la mélodie veut être docile, les paroles suivent le chemin opposé, afin d'annuler la vocation naturelle de la chanson. De cette constante négation nait ce qui est le plus original dans nos travaux.

De la négation, notre travail s'affirme. Comme compositeur, il faut avoir beaucoup de maturité et de confiance pour se donner la peine de faire ce processus de déconstruction de son travail.

L'album laisse bien voir le mouvement d'exploration sonique, substituant à la clarté harmonique, textures rythmiques, bruits et sonorités dramatiques. Pouvez-vous parler un peu des arrangements?
 
Kiko Dinucci: D'une certaine manière, le son du disque traduit ce que nous sentons pour la ville; le São Paulo d'aujourd'hui est dans le disque, c'est certain. Les bruits, la polyphonie, le rythme vertigineux, beauté et laideur qui surgissent parallèlement. Mais ça n'a pas été notre objectif, seulement une conséquence esthétique, le fruit de notre propre vécu dans la ville. Je crois que si nous vivions dans une ville jolie, préservée et avec une bonne qualité de vie, notre musique serait différente.

Sur l'aspect poétique, la différence entre le premier disque et Passo Elétrico me parait évidente. Avant, vous chantiez l'etrangeté de São Paulo avec une tonalité un peu amère, un peu sombre. Mais aujourd'hui il y a une irrévérence, une ironie bâtarde, toujours une ambiance sombre mais qui est aussi ironique.

Kiko Dinucci: C'est marrant, bien que le premier album était mélancolique, il était aussi plus solaire, il y avait plus de lyrisme, c'était une étrangeté diurne de la ville. Passo Elétrico est le diagnostic d'une ville malade, il n'y a pas d'espace pour l'espoir, il chante la mort de SP. C'est de notre absence d'espoir que surgit le regard plus mauvais et sarcastique. Une sorte de "va te faire foutre" comme quelqu'un qui sourit de sa propre mort, avec mépris.

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Sur le travail artistique de Kiko Dinucci, avec la pochette et les flyers de Passo Torto: L'art fait partie du son, de l'idée transmises par le son. Quel est le but derrière la création d'une unité visuelle de Passo?
 
Kiko Dinucci: On a toujours eu un engagement esthétique, visuel, nous nous préoccupons beaucoup de ça. Romulo a beaucoup d'expérience dans les arts plastiques. Rodrigo adore le cinéma. On essaie de refléter ça dans les pochettes et dans nos affiches. On aimerait amplifier encore plus ces expériences avec les arts, les vidéos, le cinéma.

 

En écoutant "Rárárá", ça m'a frappé qu'une samba comme ça, un peu d'avant-garde, est quelque chose qui ne se fait plus au Brésil depuis les expériences de Paulinho da Viola, Candeia et Elton Medeiros (avec Tom Zé)Au moins deux d'entre vous (Rodrigo et Romulo) venez de la samba. Comment percevez-vous le conservatisme qui perdure aujourd'hui dans ce genre,  qui est une institution nationale?

Kiko Dinucci: L'idée de "Rárárá" était de faire une structure bien traditionnelle, lyrique. J'ai beaucoup d'expérience dans la samba. J'ai connu Rodrigo en jouant avec lui dans une ronde [de samba]. L'étrangeté de ce morceau sont les paroles, extrêmement sarcastique et violente.  Je vois un chemin évolutif entre les grands sambistes de l'histoire: Sinhô, Donga, Bide et  Marçal, Ismael [Silva], Noel [Rosa], le Cacique de Ramos et jusqu'à aujourd'hui. Aujourd'hui les jeunes qui se disent sambistas prennent le témoin [de la course de relais] et le relancent dans le passé, comme si c'était la meilleure manière de le conserver. Je crois que la tradition vient de l'invention et s'adapte à l'époque actuelle pour survire. Aucun jeune ne va réussir à imiter Candeia, ni même Bob Dylan, il faut être honnête, être soi-même et assumer le "aujourd'hui" de son travail. Dans le même temps nous parlons de samba parce que nous avons de l'expérience dans ce genre, nous la respectons beaucoup, même si on dirait que non.

Pouvez-vous nous dire comment se sont passées vos concerts, et si vous avez prévu quelque chose pour Quintavant, les 28 et 29 [juillet] prochains ?

Romulo: Les concerts ont été particulièrement heureux pour nous. Passo Elétrico est un dique compliqué à jouer en live, à cause de la polyphonie des arrangements, des nombreux changements d'effet dans chaque morceau et de la jonction de toutes les voix produites par chaque instrument, une espèce de machine qui ne se réalise pleinement que quand elle est en parfait état de fonctionnement. Et ce qu'il s'est passé dans les derniers concerts, au point que nous sentons déjà l'envie de changer le fonctionnement de cette machine, pour emporter les arrangements vers des jamais encores inesperados. 

C'est ce que nous souhaitons faire à Rio de Janeiro et si on s'amuse comme pour les derniers concerts, je suis certain que le plaisir sera partagé par le public.

 

Après le “passo torto” (pas tortueux) et le “passo elétrico” (pas électrique), où allez vous ? Quel est le prochain "passo" (pas) ?

Romulo: Le prochain pas sera toujours celui qui est devant nous. Le pas qui changera le pas précédent. Différent mais toujours "torto" !

 

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Et pour finir une traduction d'un de leurs morceaux:

 

A cidade cai (La ville s’écroule)

Va, José
Vai José

Court jusqu’à
Vai correndo até

Traverser
Atravessar

L’avenue qui déjà
A avenida que já não

N’est plus là
Tá lá

Le petit champ où tu as joué
O campinho que jogou

Va José
Vai José

Va savoir comment c’est de 
Vai saber como é que é

Tomber
Cair

La ville entière jusqu’à
A cidade inteira até

Disparaître
Sumir

La ville entière s'effondre
A cidade inteira cai

Construction
Construção

Ils ont démoli jusqu’à mon cœur
Demoliram até meu coração

J’ai cherché
Procurei

Mais la vie que j’ai vécu
Mas a vida que vivi

Ne vit plus là
Não vive lá

 

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Rédigé par Boeb'is

Publié dans #Brésil, #Interviews

Publié le 5 Août 2013

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Les images qui illustrent ce billet sont des peintures de Moacir Farias de Soares, un artiste brésilien de São Jorge (Goiás).

 

Le site internet du CAIRN et quelques autres sont remplis de trésors. Des dizaines de revues universitaires dont les articles sont en libre accès, à l'exception des plus récents numéros. Voici une petite sélection de ces articles écrits par de véritables spécialistes avec rigueur mais non sans passion. Pour tout ceux qui aiment la musique, réfléchir, et réfléchir sur la musique!

 

 

 

 

 

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Je vous invite aussi vivement à lire les articles extraits d'un numéro de la revue Cahiers d'Etudes africaines sur les "Musiques du monde".

 

 

 

 

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Je vous invite aussi à consulter le numéro de la rebvue Volume ! "Peut on parler de musique noire ?". Une série d'articles tout aussi stimulants, malheureusement pas encore en libre accès (Outre acheter le numéro, la base CAIRN est en général accessible avec les codes d'accès aux bibliothèques à distance de tout étudiant...).

 

Bonne lecture, et bonnes vacances!

 

[*] Je tiens à remercier Marie-Nathalie Leblanc qui m'a fait...
suite

 

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Auteur

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Publié le 23 Juillet 2013

Quand on pense au Brésil, c’est souvent à Rio, à Bahia ou au Nordeste, ces terres métissées pétries d’histoire et de culture.  São Paulo,  la mégalopole tentaculaire forte de 20 millions d’habitants, cœur économique et financier de l’Amérique du Sud fait d’ordinaire plus rêver les traders que les mélomanes. Car São Paulo est une sorte de New York brasileira, une ville cosmopolite et ultra moderne à l'histoire récente, peuplée de migrants venus des 4 coins du monde et du Brésil. Là-bas, même la samba se chante avec l’accent italien d’un Adoniran Barbosa.

Cette réputation de ville cosmopolite est confirmée par la nouvelle compilation Daora, « cool » en argot paulista. Le disque sort sur Mais Um Discos, un label créé par l’anglais Lewis Robinson qui s’attache à documenter la musique brésilienne indépendante actuelle, loin des purismes et des clichés. Après une compilation fondatrice en 2010 qui présentait des artistes aussi passionnants que Cidadão Instigado, Mombojó, Siba, Lucas Santtana, Otto, Tulipa Ruiz et Graveola e O Lixo Polifônico1,Lewis Robinson avait prolongé son travail par des EP documentant la vitalité des scènes du Pernambuco (Mangue-folk) et du Pará (Electro-amazonas). C’est rien de moins qu'un double LP qui a été nécessaire pour cartographier la musique contemporaine de São Paulo, avec la crème locale complétée par des musiciens originaires d'autres Etats mais souvent installés à São Paulo.

 

Daora, underground sounds of brazil

Reprenant l'idée de Mangue-folk, compilée avec Alessandra Leão, Lewis Robinson confie à nouveau la sélection des titres à une figure locale, Rodrigo Brandão. Rien de moins qu’une rupture de paradigme, la où distinction compilateur gringo/compilé d’un pays « exotique » a longtemps été la règle, prolongeant en quelque sorte le rapport de domination entre l’ethnographe, figure savante, et l’ethnographié, réduit à n’être qu’un objet d’étude. Rodrigo Brandão, le compilateur de Daora est un acteur de cette scène paulista, en tant que MC et producteur du groupe de rap Mamelo Sound system aux côtés de Lurdez da Luz. Bien connecté à l’étranger, il a des participations  à son actif aux côtés de Tony Allen, The Roots et d’artistes des labels hypes Big Dada et Ninja Tunes. Une connaissance intime de la scène locale et une ouverture sur le monde qui en faisait le candidat idéal pour dresser ce panorama à destination des gringos.

Le sous-titre  de Daora, "Underground Sounds of Urban Brasil, Hip hop, Beats, Afro & Dub" annonce le programme (avec comme coquetterie riche de sens, un "Brasil" orthographié en portugais). Mais Rodrigo Brandão n’entend pas seulement dresser la bande-son qui fait vibrer les nuits paulistas underground et branchées. Plus profondément, il s’agit à l’échelle de São Paulo d’un témoignage sur le lien entre la musique brésilienne et les autres musiques dites, « noires », ce spectre de musiques issues du dialogue entre Afrique de l'Ouest et Amériques: musiques jamaïcaines, funk, rap, funk, afrobeat2… un dialogue qui a été toujours particulièrement fécond à São Paulo, métropole tournée vers l'internationale.

Car alors que Rio s’est nourrie de ses racines afro-bahianaises pour inventer une autre modernité (samba, bossa nova, mpb), São Paulo swinguait sur du rock’n’roll que Londres n'aurait pas renié. Dans les années 90, alors que Rio créait le baile funk en fusionnant Miami bass et rythmes de maculelê, que Recife gorgeait rap et rock de cocô et de maracatu, São Paulo développait ce qui allait devenir la plus importante scène rap d’Amérique du Sud. Un goût pour le rap qui date d’une époque où certains jeunes des banlieues pauvres de São Paulo ont délaissé la samba qui s’était institutionnalisée pour s’approprier ce style qui semblait plus à même de porter un discours contestataire et identitaire.

C’est les héritiers de cette scène rap que Rodrigo Brandão documente dans le premier LP de Daora. Loin de remonter jusqu’aux albums fondateurs de Thaid & DJ Hum, Racionais MC's ou Sabotage, il se focalise sur la nouvelle génération. Des rythmiques old-school de boom rap (Doncessa, Elo da corrente), jusqu’aux dernières tendances US (Rincon Sapienca, Karol Conka de Curitiba), Brandão brasse l’ensemble du spectre hip hop même s'il fait volontairement l’impasse sur les noms les plus évidents (Rashid, Kamau, Emicida, Criolo qui a déjà percé à l'étranger n’est présent que via un featuring).  Une excursion reggae-dub avec Curumin dont le dernier album a été distribué en France, de l'électro avec les Psilosamples  et quelques pistes instrumentales assez envoûtantes (Bodes & Elefantes) viennent ouvrir un peu ce premier disque. Mais logiquement, ce sont les grands artistes qui font les grands titres : MC Sombra nous offre un superbe Homen sem face produit par le génial contrebassiste Marcelo Cabral déjà derrière le No Na Orelha de Criolo ; Gui Amabis injecte son expérience de créateur d’ambiance développé quand il composait des BO pour Hollywood avec une collaboration avec le même Criolo en hommage à l’éthiopien Mulatu Astake ; et enfin, un superbe travail sur les percussions et les cloches d’inspiration afro-brésilienne par M. Takara, musicien central de l’underground paulista autant à l’aise dans le rock que dans le rap (Hurtmold, SP Underground).

C’est pourtant surtout avec la seconde galette qu’on se régale de bout en bout. La part belle est faite à l’afrobeat, avec les deux meilleurs groupes brésiliens du genre (Abayomy Afrobeat Orquestra, Bixiga 70) et un afrobeat extrait du merveilleux dernier album de Rodrigo Campos, Bahia Fantastica. La Jamaïque repointe son groove avec Anelis Assumpção et un titre sous influence ragga de Braunation. La compilation quitte même São Paulo par moment pour présenter le meilleur groupe indé de Salvador qui fait dialoguer guitarra baiana et dub (Baiana System), le génial Lucas Santtana et son passionnant travail sur le son, un super projet d’un ex-membre du groupe fondateur du manguebeat de Recife, Nação Zumbi (Afrobombas) et un vétéran de Rio, ex-Planet Hemp, Bnegão avec son funk massif. Même les artistes plus confidentiels que l’on découvre sur cette sur ce second disque sont de belles surprises (Soraia Drummond, Os Ritmistas, originaires de Rio).

Mais les deux sommets de l’album ne sont pas à chercher plus loin que chez Sambanzo et Metá Metá. Deux groupes construits autour des musiciens brésiliens les plus passionnants, le saxophoniste Thiago França, le guitariste Kiko Dinucci, le contrebassiste Marcelo Cabral et la chanteuse Juçara Marçal, collaborateurs réguliers de Rodrigo Campos, MC Sombra, Criolo ou Afroelectro également présents sur la compilation. Si le dialogue entre musique afro-brésilienne et les autres musiques « noires » affleurent partout dans la compilation même dans les titres rap les plus classiques, c’est ici qu’il prend sa véritable mesure. Car il ne s'agit plus d'une simple citation mais de la quintessence de ces musiques unifiées et transfigurées, quand l'appel à la danse rejoint la spiritualité la plus profonde, quand une invocation d'un orixá rejoint la transe du rock ou du funk, quand les expérimentations de l'Afrobeat nigérian et de la samba la plus moderne se rejoignent pour célébrer leurs racines yoruba communes. Une musique jouée par des musiciens en majorité blancs, adeptes du candomblé comme dans une quête d'une Afrique intérieure, bien plus spirituelle que géographique, libérée de toute tentation de mimétisme et de tout fantasme de retour aux sources.

On peut formuler des petits regrets de ne pas voir tel ou tel coup de coeur paulista présent sur la compilation, même si ce ne sont au fond que des prétextes pour vous inviter à aller les écouter d'urgence: MarginalS, Passo Torto, Romulo Fróes. Le nombre importants de titres fait qu’immanquablement la qualité des morceaux est un peu hétérogène, mais on ne peut que saluer cette importante pierre à l'édifice de la diffusion de la bonne musique brésilienne actuelle. Car désormais, fort d'une bonne tracklist introductive, rien ne peut vous arrêter dans cette découverte de ses meilleurs représentants. Aucune excuse, la grande majorité des musiciens de Daora offrent leurs albums gratuitement en téléchargement.

 

Daora, Underground sounds of urban Brasil, hip hop, beats, afro compilée par Rodrigo Brandão.

 Disponible chez Mais Um Discos (2CD/ download/ LP) le 22 juillet 2013.

1. Nous vous avions déjà parlé tant sur interlignage qu'ailleurs, de ces artistes et de nombreux autres présents sur Daora.

2. Pas de trace en revanche des rythmes "afro" de l'Amérique hispanophone, qui se retrouvent plus dans le nord et nord-est du Brésil, plus connectés géographiquement aux Caraïbes (cumbia, guitarrada, lambada, rythmes cubains).

 

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Publié le 12 Juillet 2013

Voici quelques musiciens du Nord et Nordeste du Brésil, des musiciens consacrés au niveau régional mais qui n'ont jamais  été intégrés dans le Panthéon officiel de la musique brésilienne.

Car tant la critique que la production ont longtemps été ultra-centralisés autour de Rio et Sao Paulo, et la quasi totalité des monstres sacrés de la MPB qui viennent d'autres Etats ont en réalité effectué leur carrière à Rio ou Sao Paulo (Luiz Gonzaga, Milton Nascimiento, Caetano Veloso, João Gilberto, Dorival Caymmi, Gilberto Gil, Maria Bethânia, Jackson do Pandeiro, os Novos Baianos...).

 

 

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Chico Maranhão a grandit à São Luís mais a déménagé à São Paulo, pour suivre des études d'architecture (dans la même Université que Chico Buarque). Il participe d'ailleurs à la pièce de théâtre Morte e Vida Severina dont Chico Buarque a composé la musique. Il rencontre un premier succès avec le titre Gabriela interprété par MPB4 lors du festival de MPB de 1967. Il sort durant les années 70 plusieurs albums sur le label incontournable Discos Marcus Pereira qui souhaitait à l'époque documenter la richesse musicale du Nordeste largement méconnue dans le reste du pays.

L'album Lances de Agora a été enregistré à São Luís, ville natale de Chico Maranhão, dans la sacristie de l'Eglise du Desterro, fidèle en cela à la volonté de Marcus Pereira d'enregistrer les albums au plus près de leur lieu d'inspiration et de son public, dans une sorte de projet quasi ethnologique.

Ses compositions délicates et sophistiquées puisent dans le folklore du Maranhão (bumba-meu-boi, tambor de crioula,  tambor de mina) qu'il a été un des premiers à diffuser dans le reste du Brésil aux côtés de Papete, Josias Sobrinho et César Teixeira.

L'album, comme les deux précédents parus sur Discos Marcus Pereira n'ont toujours pas été réédités en CD... Ecoutez donc le talent rare et précieux de Chico Maranhao (Lances de Agora).

Chico Maranhão - Lances de Agora

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Chico Maranhão -  Cirano

dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/2013/2/04%20Cirano.mp3&

Chico Maranhão -Boi meu menino

dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/2013/2/07%20Boi,%20Meu%20Menino.mp3&

Et tant qu'on y est des extraits de l'album précédent Gabriela (1971), également superbe.

Chico Maranhão - Gabriela

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Chico Maranhão - Cinzas Cinzas

dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/2013/2/02-%20cinzas%20cinzas.mp3&

  Chico Maranhão - Felicidade

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Ave Sangria fait partie de ses groupes comètes. Un unique album publié en 1974 porteur de promesses non tenues. Le groupe vient de la région de Recife, à l'époque bien moins moderne que São Paulo et où leurs paroles qui parlaient sans détour de sexe et de suicide firent scandale. Sans parler de l'usage de maquillage sur scène, leurs cheveux longs, une légende selon laquelle ils s'embrassaient sur scène et une chanson d'amour homosexuelle qui entraina la censure de l'album (le Brésil était en pleine dictature). Une bande d'hippie sulfureux surnomés à l'époque les Rolling Stones nordestins.

Selon les membres du groupe la production de leur unique album a été baclée et ne rend pas justice à leur son, qui était plus rock. Ils étaient tous sans expérience de studio et affublés d'un producteur débutant et carioca qui ne comprenait pas la musique du groupe.

Avec ce mélange frais et vigoureux de rock psychédélique et de sons nordestins, ces morceaux bien troussés de Marco Polo qui s'inscrivent dans la mouvance tropicaliste, on imagine qu'ils auraient pu avoir une carrière à la Novos Baianos. Nous reste que cet album avec ses imperfections, mais quel album !

Ave Sangria - Por que

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Ave Sangria - Hey Man

dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/2013/2/08.%20Hei%20man.mp3&

Ave Sangria - O pirata

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Traduction d'Hey Man:

Elle est montée sur la colline / Ela subiu pela colina

En courant et vétue de jaune / Correndo e vestida de amarelo

Un corps cool et en sueur / Corpo suado e maneiro

Elle m'a vu et ne s'est pas cachée / Ela me viu e não se escondeu

Une sensation.. ha, han, elle m'a donnée / Uma sensação ...hã-hão... me deu

Je ne veux même pas savoir / Não quero nem saber

J'ai roulé avec elle sur le sol / Rolei com ela pelo chão
Hei! man /
A vida é feita de pedaços do céu / La vie est faite de morceaux de Paradis
Hei! man
Pobre de quem não teve o seu / Je plains celui qui n'a pas eu le sien
Hei! man


J'ai uploadé tout l'album, mais le rip du vinyle n'est pas de moi: Ave Sangria.

 

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Joaquim de Lima Vieira, aujourd'hui connu comme Mestre Vieira vient d'une petite ville du Pará, Barcarena, où il est né en 1934 de parents humbles agriculteurs et où il vit toujours. Il a commencé très jeune enfant la musique, jouant au banjo de la musique régionale. Adolescent il se met au bandolim (sorte de mandoline brésilienne) pour faire plaisir à son père d'origine portugaise. Selon l'anecdote, il était parti à Belém acheter l'instrument, mais ce dernier étant trop cher, son frère lui en fabriqua un. Il gagne à 15 ans seulement un concours organisé au Para le désignant meilleur soliste de l'Etat. Il travaille alors un temps comme réparateur de radio. Il se met plus tard à la guitare électrique, mais il n'a alors ni amplificateur, ni électricité. Jamais en manque de ressource, il fabrique lui même un amplificateur à pile à partir de batteries de voiture..

Il sort en 1978 son premier album, âgé déjà d'une quarantaine d'année. Cet album, Lambada das quebradas, inaugure un nouveau style musical, la guitarrada, un mélange de son caribéens (cumbia, merengue), de jovem guarda pour l'usage de la guitare électrique, et de rythmes locaux (carimbo!).

Un mélange détonnant de rythmes caribéens joué à la guitare électrique qui me rappelle souvent la rénovation de la cumbia colombienne par le péruvien Enrique Delgado une décennie plus tôt au sein de Los Destellos.

Même fraicheur, même naïveté aussi peut-être, pour cette musique qui jusqu'à la pochette tranche avec le bon goût d'un Chico Maranhao ou le classe branchée d'un Ave Sangria.

L'abum Lambada da quebradas se vend à 80.000 exemplaires et le suivant simplement intitulé Lambada das quebradas vol. 2, atteind les 230.000  !

Après une traversée du désert durant les années 90, Mestre Vieira est revenu sur scène depuis quelques années, et joue toujours, à bientôt 80 ans.

Flabbergaster vibes a partagé récemment le vol. 2, et je vous propose donc d'écouter le premier album de Mestre Vieira (l'album complet).

Mestre Vieira e seu Conjunto - Bate Estaca

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Mestre Vieira e seu Conjunto - Vamos dançar Lambada

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Mestre Vieira e seu Conjunto - Lambada da Pachanga

dewplayer:http://boebis.free.fr/Musique/2013/2/04%20-%20Lambada%20da%20Pachanga%20(Vieira).mp3&

Mestre Vieira e seu Conjunto - Ela foi embora

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