Publié le 30 Novembre 2013

 

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(Gui Amabis par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

Son magnifique Trabalhos Carnivorios était un de nos albums de l'année 2012, et nous vous avons parlé récemment de Memorias Luso-Africanas à l'occasion de sa sortie (digitale) hors du Brésil par le label anglais Mais Um Discos. Pour en savoir plus sur le passionnant Gui Amabis, dont la presse francophone ne s'est guère fait l'échos, nous avons décidé de l'interviewer.

Vous sortez votre premier album hors du Brésil, mais vous avez déjà un long CV. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos expériences avant Memórias Luso-Africanas ?

Gui Amabis:J’ai toujours été attiré par la musique mais ce n’est qu’à 22 ans, sous l’influence de mon frère Rica, que je me suis décidé à me lancer. Je jouais déjà de la guitare et je chantais des chansons d’autres artistes, principalement Bob Marley et Robert Johnson, mais je sentais que j’avais besoin de connaître plus de théorie. Donc je suis allé étudier avec un musicien/guitariste brésilien qui s’appelle Leive Miranda.

J’ai étudié le chant et la théorie musicale avec lui pendant 4 ans, ça a été là que j’ai décidé de jouer professionnellement. J’ai été chanter dans des soirées, mais ça ne me rendait pas heureux, je revenais triste chaque nuit. Je crois que je ne sentais pas l’envie de chanter des chansons d’autres personnes.

A ce moment, mon frère, qui voyait mon insatisfaction professionnelle m’a présenté Antonio Pinto. Antonio venait de sortir la BO de la Cité de Dieu et était à un moment incroyable de sa carrière. Je n’avais jamais travaillé dans la production musicale, ni avec des ordinateurs, mais malgré ça, Antonio a cru en moi et m’a accepté dans son studio. Je suis devenu fou de ce monde, je me suis passionné pour les bandes originales, j’étais le premier à arriver au studio et le dernier à en sortir.

Après un an, je ne croyais pas ce qui se passait, j’étais à Los Angeles, en train de composer et faire des arrangements pour des films comme Lord of War (NDLR:d'Andrew Niccol) et Collateral (NDLR: de Michael Mann). J’ai compris à ce moment que ma plus grande passion était composer et arranger. En même temps j’ai senti que j’avais des idées qui musicalement n’était pas exprimables, alors j’ai commencé à écrire des paroles, et à ce moment est né le projet « Sonantes ». Ça a été mes débuts comme compositeur de chanson.

 

Le travail sur le son, l’atmosphère, les arrangements est assez extraordinaire. Vos expériences comme producteur et compositeur de BO vous ont-elles influencé et si oui comment ?

Gui Amabis: Bien sûr. J’ai commencé à composer pour les musiques de film, j’ai appris à produire et arranger avec elles également. Parfois, le plus important dans une BO est l’arrangement et la texture sonore. Je crois que ça m’a aidé à créer une identité.

 

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(Criolo, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

Memórias Luso-Africanas raconte l’histoire de vos ancêtres. Pouvez-vous nous en dire plus pour tous les francophones qui ne comprennent pas le portugais ?

Gui Amabis: Comme beaucoup de personnes au Brésil, je descends de Portugais et d’Africains. J’ai toujours été curieux de ça, de comprendre cette relation, comment ça m’a formé. Par chance, j’avais une grand-mère et un père qui aiment raconter des histoires, et ça m’a enrichi comme être humain. Mon père était petit-fils d’esclaves africains et ma grand-mère a quitté le Portugal pour le Brésil dans une condition presque identique, elle a eu une vie très riche et intéressante. L’union de mes parents n’a pas non plus été facile, mon père descendant d’esclaves et ma mère de Portugais ont dû rompre avec une partie de la famille pour vivre leur amour. J’ai fait ce disque en hommage à toutes ces personnes et ces expériences.

 

Presque tous les morceaux sont chantés par d’autres chanteurs comme Céu, Criolo, Tulipa Ruiz ou Lucas Santtana. C’est assez inhabituel par rapport au dogme de « l’auteur-compositeur-interprète », où l’auteur-compositeur interprète habituellement ses propres chansons. Ça nous rappelle l’approche de Kiko Dinucci dans son album Na bocas dos outros...

Gui Amabis: Je sentais ce disque comme un hommage à l’union des ethnies, un disque métisse. Rien de plus naturel que d’avoir plusieurs voix pour raconter ça. Je crois aussi que je n’étais pas sûr de moi pour assumer le rôle de chanteur. Aujourd’hui je ne me sens plus comme ça, tout a été très naturel.

 

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(Céu, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

A côté de ce super casting au chant, Memórias comprend beaucoup de musicens géniaux de São Paulo (Thiago França, Rodrigo Campos, Marcelo Cabal, Curumin) où qui s’y sont installés (Siba, Regis Damasceno).  Qu’est ce qui se passe actuellement dans cette ville et dans la musique indépendante brésilienne en général ? Vous identifiez vous avec une telle « scène ? D’un point de vue « gringo », la qualité de ce qui sort est très impressionnante.

Gui Amabis: Je crois que cette génération a perdu le respect pour les icônes du passé. Je dis ça dans le bon sens. Les musiciens comme Chico Buarque, João Gilberto, Dorival Caymmi et Milton Nascimento ont établi un niveau très haut, et je crois que ça a intimidé beaucoup de personnes de faire une musique indépendante et d’auteur.

L’autre chose qui aide est la facilité d’enregistrer. Des personnes qui n’auraient jamais eu la chance d’enregistrer leurs chansons le font en ce moment. Durant longtemps, les seuls qui enregistraient étaient ceux qui dépendaient d’un label et durant les années 80 et 90 seulement ceux dont on pensait qu’ils vendraient beaucoup de disques étaient choisis. Je crois que São Paulo attire beaucoup de personnes pour les opportunités qui y sont présentes. Je ne vois pas une scène cohésive mais bien beaucoup de personnes qui font de la musique

 

Nous avons écouté votre second album Trabalhos Carnívoros sorti l’année dernière au Brésil. Regis Damasceno (Cidadão Instigado, Mr. Spaceman..) semble avoir un rôle plus important que sur Memórias. De plus, vous êtes désormais le chanteur principal. Pouvez-vous nous parler plus de cet album ?

Gui Amabis: J’ai connu Regis durant l’enregistrement de Memórias, j’ai senti sa musicalité, son bon goût. Quand j’ai commencé à composer Trabalhos, j’ai tout de suite pensé à lui comme partenaire. Je crois qu’il est un des musiciens les plus talentueux avec qui j’ai travaillé. On a fini par composer deux morceaux ensemble et il s’est occupé de la production du disque avec moi.

Il est différent de mon premier disque, je sentais que c’était un disque personnel, ça n’avait pas de sens d’avoir d’autres voix, c’étaient mes histoires. J’étais plus confiant pour chanter et me positionner sur scène dans cette fonction.

C’est un album qui mélange beaucoup de choses, qui tente d’unir la religion, la biologie, et l’amour dans une unique conception. Des choses qui sont opposées mais qui d’une certaine manière se complètent. Il parle de la condition humaine et de comment je me sens homme sur ce plan.  

 

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(Lucas Santtana, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

Quels sont vos prochains projets?  Trabalhos Carnivoros va-t-il sortir hors du Brésil?

Gui Amabis: Je travaille sur la BO d’une série TV et je produis deux disques de deux chanteuses, une brésilienne et une autre portugaise. L’année qui vient, mon second disque sera lancé en Europe par le même label [Mais Um Discos] qui a lancé le premier et je pense également commencer l’enregistrement de mon troisième disque.

 

Nous avons eu la chance de voir des artistes présents sur Memórias à Paris ces dernières années (Criolo, Céu, Tulipa Ruiz, Lucas Santtana, Siba). Pouvons-nous espérer vous voir bientôt en France ?

Gui Amabis: J’espère que oui, j’ai très envie de jouer en Europe. Croisons les doigts!

 

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Publié le 12 Novembre 2013

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Aujourd’hui sort en Europe le beau premier album de Gui Amabis, Memórias Luso/Africanas sur Mais Um Discos, deux années après sa sortie au Brésil.

Un premier album introspectif et autobiographique où Gui Amabis conte l’histoire de sa famille, celle de migrants venus d’Afrique et du Portugal. Des histoires de voyage, d'amour et de métissage à la croisée des continents que lui racontait sa grand-mère. Une histoire que Gui Amabis s’est attaché à faire revivre au moment où cette dernière commençait à perdre la mémoire. Une histoire douloureuse, lumineuse, faite de fragments, de scènes recollées, comme peuvent l’être les souvenirs.

Premier album, peut-être, mais ne nous y trompons pas, Gui Amabis est déjà un musicien accompli. La trentaine bien entamée, il a une riche carrière de compositeur et de producteur derrière lui, qui l’a amené à travailler pour le ciné et la télé brésilienne (Cidade dos Homens, Quincas Berro D’Água) mais aussi pour des films hollywoodiens, aux côtés de son compatriote Antonio Pinto (Collateral, Lords of War, Perfect Stranger).

Parallèlement, Amabis a produit certains des meilleurs musiciens de la scène actuelle de São Paulo, notamment Céu, son épouse, et le génial Rodrigo Campos. Lui-même s’était lancé dans la chanson au sein du super-groupe Sonantes (avec Céu, Dengue, Pupillo, Rica Amabis).

Ce premier album charrie toutes ses influences accumulées au fil des années. Un goût des textures et des ambiances développé dans son travail sur les bandes originales (il cite Angelo Badalamenti et Ennio Morricone comme références). Une maîtrise impressionnante du son, un mélange de programmation et d’instruments qui l’apparente à son ami Lucas Santtana avec lequel il signe O Deus Que Devasta Mas Também Cura, qui allait devenir le titre de l’album suivant de ce dernier. Un lien profond avec la scène passionnante de musiciens indépendants de São Paulo ; Gui Amabis, lui-même multi-instrumentiste s’entoure de la crème: Thiago França, Regis Damasceno, Rodrigo Campos, Marcelo Cabral, Curumin en particulier, et même le pauliste d’adoption, Siba en soutien en backing vocals. Quel casting!

Cet enracinement dans une scène locale en pleine effervescence transparait encore plus au chant. Gui Amabis partage le micro avec Lucas Santtana également signé chez Mais Um Discos, Criolo avant qu’il explose avec No Na Orelha, sa compagne Céu bien connue hors du Brésil, Tulipa Ruiz qui venait d’éclore l’année précédente et une touche bahianaise avec Tiganá. Une manière de se protéger peut-être, à une époque où il ne se voyait sans doute pas encore lui même comme un chanteur. Une manière aussi de donner des couleurs différentes à ses chansons, comme des scènes d’un film dont le personnage changerait à chaque morceau.

L’album est à l’image de ses interprètes, très varié, peut-être un peu trop. S’il garde une trame narrative, Gui Amabis multiplie les ambiances et les décors. Un parcours qui peut nous perdre avec des titres plus pop (Sal e Amor, Ai Mar) qui détonnent un peu par rapport au reste de l’album baigné d’une lumière mélancolique. Quelques morceaux se détachent, Dois Inimigos, qui ouvre l’album et le seul interprété par Amabis seul, Doce Demora, qu’il présente comme une quasi-morna cap-verdienne, Para Mulatu en hommage au génie de l'ethiojazz, Orquídea RuivaImmigrantes, et enfin O Deus Que Devasta Mas Também Cura… Beaucoup de très bons titres au sein un album d’ailleurs assez court.

Ce léger sentiment de dispersion, Gui Amabis allait y remedier avec son opus suivant encore plus abouti, Trabalhos Carnívoros. Très bel album, Memórias Luso/Africanas est aussi rétrospectivement le premier disque d’un auteur qui semble s'affirmer, avec les années comme un des meilleurs auteurs-compositeurs de sa génération et un des acteurs clé de la nouvelle scène de São Paulo.

En écoute:  Gui Amabis - Dois Inimigos (Memórias Luso/Africanas, 2011, indépendant, 2013, Mais Um Discos)

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Publié le 30 Octobre 2013

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Noel Rosa chantait “la samba ne vient ni des favelas, ni du centre-ville. Celui qui a déjà été amoureux sait qu'elle nait du cœur”. Cartola a le mieux que nul autre incarné cette dimension universelle de la samba. Car Cartola, c’est la samba elle-même.

C’est les Morros, ces collines qui surplombent Rio et où sont situées les favelas, et en particulier celle de Mangueira, où la famille de Cartola déménage quand il a 11 ans, à une époque où le quartier n’était encore composé que d’une cinquantaine de baraques. C’est la bohème où il passe son adolescence, mis à la porte de chez lui à 15 ans par son père, quand il se réfugie dans les bars, les bordels, et les trains. C'est les rythmes afro-brésiliens qu'il découvre dans les batuques et les rodas de samba.

C’est les écoles de carnaval, dont il fonde en 1928, la deuxième, et la plus grande de toute, l’Estação Primeira de Mangueira, et dont il choisit les couleurs, vert et rose. Une école dont il est directeur musical, et pour laquelle il compose la samba qui leur permet de remporter en 1930 le premier titre de champion de l’histoire du Carnaval de Rio. C’est le premier grand amour, quand malade et miséreux, il est recueilli par Deolinda qui devient sa femme et qui lui inspire ses premières chansons. C’est le Rio populaire où il travaille - sans forcer - comme maçon, et dont il lui reste le surnom de Cartola, hommage au chapeau melon qu’il portait pour se protéger de la poussière.

Mais Cartola c’est aussi la samba qui quitte les morros dans les années 30 pour conquérir le Brésil tout entier par la voix d'interprètes vedettes (Francisco Alves, Mario Reis, Carmen Miranda, Arnaldo Amaral, Aracy de Almeida…), à travers desquels il connait ses premiers succès: Fita Meus Olhos, Tenho um novo amor (avec Noel Rosa), Divina Dama, Não quero maisC’est la samba qui passe à la Radio avec des émissions où Cartola est accompagné de deux légendes de Rio de Janeiro, Paulo da Portela, fondateur de l’école de Portela et le grand peintre et sambista Heitor dos Prazeres.

C’est même les prémisses de la reconnaissance internationale de la samba: Cartola, dont le grand compositeur Heitor Villa-Lobos était un admirateur, est invité par ce dernier à enregistrer lui-même un de ses titres, aux côtés du gratin de l’époque, Donga, Pixginguinha, João da Baiana, pour une série de 78 tours destinés à présenter la musique brésilienne aux Etats-Unis (Native Brazilian Music, 1942). Cartola, c’est encore la conscience de la valeur de son art: contre la pratique de l’époque, il impose d’être crédité sur les disques.

Enfin Cartola c’est les détours que la vie peut parfois prendre. Les disputes avec les dirigeants de Mangueira, une grave méningite qui le laisse très diminué, puis le décès de sa femme. Et le desespoir noyé dans l’alcool, puis une passion destructrice pour Donária qui l’éloignent pour longtemps du monde de la samba. Dix années où ses amis sont sans nouvelles de lui et où beaucoup le croient mort. Ce n’est qu’en 1956, à la suite de sa rencontre inopinée avec le journaliste Stanislaw Ponte Preta que Cartola, alors laveur de voiture le jour et vigile la nuit, renoue avec le milieu musical.

Alors Cartola c’est aussi une renaissance. Renaissance amoureuse avec son union avec une amie d’enfance, Dona Zica, soeur de son partenaire de toujours Carlos Cachaça. Une femme qui le sort du gouffre où il était tombé et devient l’autre grand amour de sa vie. Renaissance de la samba aussi, plus forte que jamais dans les années 60, quand la jeune garde artistique de la bossa nova se ressource dans la samba qu’on dit désormais “de raiz” (des racines). C’est justement dans le restaurant Zicartola qu'il ouvre, avec sa femme en 1963, cuisinière à la feijoada fameuse, que se mêle cette jeunesse et les musiciens des morros. Une réunion qui permet la redécouvete de bambas, Nelson Cavaquinho, João do Vale, Ismael Silva, Ze Keti, Nelson Sargento et l’émergence d’une nouvelle génération de sambistes qui allaient à leur tour marquer l’histoire: Paulinho da Viola, Elton Medeiros.

L’aventure Zicartola tourne vite court, la gestion d’un restaurant étant sans doute incompatible avec le tempérament d’artiste de Cartola. Mais il est à nouveau devenu un compositeur respecté et chanté par les nouvelles étoiles de Rio: Nara Leão, Elsa Soares, Clara Nunes, Gal Costa ou Paulinho da Viola.

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Toute une vie de samba qui nous emmène en 74, année où Cartola enregistre son premier album, à 66 ans. C’est le jeune et génial label de Marcus Pereira qui réunit la crème de la crème des musiciens cariocas. Des musiciens qui jouent alors principalement dans l'ensemble de choro, Regional do Canhoto, et parmi lesquels on retrouve entre autres Dino à la guitare sept cordes, Copinha à la flûte et Canhôto au cavaquinho. Ce casting d’exception, des arrangements d’une finesse inégalée signés Dino 7 cordas et une production discrète de Pelão, offrent l’écrin à la mesure des compositions de Cartola.

L’album est un chef-d’œuvre. La samba de Cartola n’a jamais rayonnée aussi fort que chantée par lui-même, accompagné de ces grands musiciens complices et tout au service de ses compositions. Cartola y fait entendre plus éblouissante que jamais sa samba-canção, cette samba rythmée certes, mais où le rythme accompagne la mélodie. Loin des sambas-enredo de carnaval, loin aussi des sambas de roda, ravivées à la même époque par le génie de Candeia.

La samba de Cartola est une samba qu’on peut danser, mais de celle qu’on danserait pour se consoler. Une samba où on rit pour cacher ses larmes (Quem me vê sorrindo), une samba qui parle de la douleur qu’on cache (Disfarça e chora). Mais toujours une samba où pointe l’espoir, de la fin du deuil amoureux, ou du moins de la joie retrouvée (Alvorada, O Sol Nascerá). Une samba qui a pour unique thème l’amour : celui qu’on a perdu ( Festa da vinda) ou celui qu'on regrette ( Amor proibido). Mais aussi celui qui n'est plus (Acontece) ou qui n'est qu’illusion (Alegria).

Porté par le succès de l'album, ce qui devait être l'unique testament de Cartola devient la première pierre d'une vraie discographie, forte de quatre albums, et deux lives (dont un posthume) où Cartola interprète anciens et nouveaux morceaux.

Parmi elle, se détache celui qu'il enregistre deux ans plus tard et qui surpasse encore le premier. Cartola pour la première fois enregistre des titres qui ne sont pas de lui. Un morceau de Candeia, plus cartolesque que Cartola, sur la nécessité de s'en aller, dans l'espoir se retrouver (Preciso me encontrar) ; et un de son ami Silas de Oliveira qui venait de décéder (Senhora tentação). Autre nouveauté, la participation de sa belle-fille, Creusa qui se révèle être une chanteuse merveilleuse (le lundu Ensaboa Mulata et Sala de Recepção en hommage à Mangueira). Et surtout ces petits tableaux des sentiments amoureux dont Cartola a le secret, toujours d’apparences si simples, quelques vers à peine, une mélodie sans fioriture et pourtant des bijoux de sophistication et de délicatesse (Aconteceu, Peito Vazio, Sei chorar, Minha).

Deux sommets à ce disque. O mundo é um Moinho sublimée par la flûte d'Altamiro Carrilho et la guitare de Guinga, âgé de 20 ans seulement. As rosas não falam il chante l’amant dont les roses de son jardin lui rappelle l’être aimé. Cette chanson, utilisée comme thème dans une télénovela de Rede Globo permet d'ailleurs à Cartola de rencontrer enfin le grand public.

Car Cartola plus que tout autre sambiste, pour parler à tous, parle d'abord à chacun. Cartola n'est pas Chico Buarque qui invente comme un romancier des vies qu’il n’a pas vécues, ni Dorival Caymmi qui sait se faire conteur. Cartola chante simplement sa vie et les errements de son coeur. C’est à travers ses sambinhas toujours à la première personne, qu’il touche à l’universel. Une délicatesse dans le sentiment, une justesse dans l’évocation, une finesse dans l’écriture qui en fait pour tous ceux qui savent l’écouter, le plus grand des sambistes, mais surtout un allié précieux, celui qui sait mettre le mot et la note justes sur nos émois et nos cicatrices. Et par là les guérir. Car la beauté des sambas de Cartola est de même nature que celle du soleil qui se lève sur la colline de Mangueira, et chantée tant de fois par Cartola: elle apaise le cœur.

 

 

Je vous laisse avec les deux premiers albums de Cartola de 1974 et 1976 en écoute, et également en téléchargement ici et .

Pour les nons lusophones, vous trouverez des traductions de ses plus belles chansons sur mon blog Bonjour Samba.

 

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Publié le 14 Octobre 2013

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Si la britpop est la réponse au grunge américain, Los Hermanos sont la réponse brésilienne à ces deux derniers. Réponse qui ne fut bien sûr pas entendue hors du Brésil ; la curiosité des Anglo-saxons – et le reste du monde avec eux - pour le rock non anglophone étant à peu près similaire au goût des Français pour le vin étranger.

Mais Los Hermanos ont pourtant eu un impact au Brésil que n’avaient eu aucun groupe de rock brésilien depuis Legião Urbana. C’est d’abord en 1999 un engouement monstrueux et ultra rapide pour le premier single du groupe, Anna Julia. Une pure ballade power-pop qui ne reflète pas l'album qui verse dans un hardcore mâtiné de ska. Le single propulse le groupe débutant dans toutes les radios, émissions-télé et festivals que peut compter le Brésil. Le tube permet au groupe d’écouler 400.000 albums, des chiffres considérables surtout pour un groupe de rock, là où les charts sont plutôt trustées par l’axé ou le sertanejo, et pour un groupe qui avait fait ses armes dans la scène alternatives de Rio de Janeiro.

Le premier succès de Los Hermanos est au fond un malentendu, comme celui de Nirvana de Smell Like teens spirit ou de Radiohead de Creep. Logiquement, la vague médiatique retombe brutalement avec le second album, Bloco do eu sozinho où le groupe affirme, contre sa maison de disque et malgré les attentes d'une partie de son public, son identité musicale. Le style du groupe reste accessible, du rock-indie avec une dimension pop assumée, des guitares électriques saturées mais avec des mélodies lyriques et chantées par des voix bien mises en avant. Un guitare-basse-batterie-clavier classique, complété d'une petite section de cuivres - héritage de l'influence ska des débuts bien qu'utilisées différemment - et une cellule rhytmique qui s'enrichit des syncopes brésiliennes. Si des groupes de rock, manguebit en tête, avait déjà puisé dans le maracatu et d’autres rythmes brésiliens, le groupe basé à Rio s'inspire logiquement -mais légèrement - de la samba.

Le groupe qui a perdu son statut d’idole éphémère acquiert peu à peu celui de référence incontournable et omniprésente du rock brésilien, à la manière de Noir Désir en France. Un public bien moins nombreux, mais plus fidèle et sans doute tout aussi fanatique. Le genre de groupe au bon goût revendiqué qui fait l’unanimité chez les étudiants, à l'image des membres du groupe, blancs, barbus et issus de la prestigieuse fac PUC-Rio. 

Mais derrière ce statut d'icône, qui donne légitimement envie de les déboulonner, il reste les chansons. Et quelles chansons ! Signées Marcelo Camelo ou Rodrigo Amarante qui se partagent le micro, c'est leurs qualités de songwritting qui en font un groupe qui n'a pas à rougir de leurs modèles anglosaxons. Une finesse dans l'écriture et les arrangements qui les place un bon cran au dessus des "gros" groupes de rock alternatif brésiliens des années 90 (Raimundos, O Rappa, Skank) qui n'ont pas forcément très bien vieillis.

Los Hermanos ont le petit truc en plus. Chez eux, c'est ce lyrisme assumé mais jamais affecté. C'est le don pour concocter des mélodies parfaites pour panser les chagrins adolescents, sans arrière-pensée ni recul, ou sans doute aussi pour les revivre le temps d'une chanson. Des chansons-d'amour-un-peu-tristes-et-désabusées qui deviennent de véritable hymnes les soirs de saudade, quand la midinette qui sommeille en chacun de nous se réveille.

Los Hermanos n'est pas le groupe le plus original, le plus radical, le plus populaire ou le plus-quoi-que-ce soit. Mais c'est le trait d’union le plus évident entre la MPB et le rock, entre l’underground et le mainstream. C'est le groupe qui pourrait réconcilier pour un moment le grand public et l'esthète, le snob à lunettes et la lycéenne en jupette, votre maman et votre petite soeur. Et rien que pour ça, c'est un grand groupe de rock.

 

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