Publié le 3 Janvier 2014

      (couverture: Oya par Kiko Dinucci)

Les musiques religieuses afro-brésiliennes irriguent toute la musique du Brésil. Elles témoignent de la matrice africaine de la musique brésilienne, témoignages historiques sans doute, mais surtout repères bien vivant et féconds jusqu'à aujourd'hui. Elles sont pourtant rarement connues et écoutées, même par les amateurs de musique brésilienne.

Pour découvrir cette musique, voici quelques disques anciens et récents, peu voir pas du tout distribués hors du Brésil et pour beaucoup jamais réédités. Mais avant ça, une petite contextualisation rapide s'impose sans doute.

Comme vous le savez sans doute, la plupart des musiques du continent américain et la musique brésilienne en particulier sont issues en grande partie du syncrétisme entre les cultures européennes et africaines. Les négriers et les propriétaires d'esclaves mélangeaient volontairement les esclaves d'origine diverses et favorisaient l'acculturation autant que possible afin de prévenir les rebellions. Les esclaves africains ont donc, plus que perpétués, reconstruits une culture afro-brésilienne à partir des  élements culturel qu'ils avaient en commun en les adaptant à leur nouvel environnement social. Il est ainsi aujourd'hui assez difficile de relier un élement culturel brésilien à une ethnie africaine déterminée.

Cette culture afro-brésilienne apparait le plus magistralement dans la religion afro-brésilienne, qu'on peut regrouper ici sous le terme générique de candomblé. S'il est apparu au Brésil, il porte la marque des ethnies yoruba et fon (Nigéria, Benin..) avec dans une moindre mesure quelques élements indiens et catholiques. Dans le candomblé et les religions apparentées (batuque, tambor de mina, umbanda, culto de Ifá, omoloko, xambá etc.) on vénère des divinités appelées orixás. Malgré l'origine africaine de ces cultes et leur persécution pendant plusieurs siècles, ils ont aujourd'hui des fidèles de toutes les origines sociales et ethniques.

Si le candomblé a eu une influence si importante dans la musique brésilienne c'est que contrairement au christianisme où la musique accompagne le culte, la musique constitue le culte lui-même. C'est la musique qui permet de communiquer avec les orixás. Non de manière métaphorique, mais de manière très pratique puisque c'est au son des percussions sacrées (les atabaques), de cloches, et de chants que sont appelés les orixás. A travers l'esprit d'un humain décédé, les orixas possèdent ("chevauchent") alors les initiés qui entrent en transe.

Chaque orixá a un répertoire spécifique de chants, de rythmes et de danses, qui varient entre les "nations" de candomblé (angola, nagô, jeje...). Et pour l'amateur de musique, c'est un réservoir de motifs rythmiques et mélodiques d'une richesse époustouflante.

Voici les morceaux présents dans la playlist dans un ordre différent de cette dernière où j'ai préféré varier entre les chansons plus brutes, peut être moins accessibles et les relectures avec des arrangements et une production plus proches de ce qu'on écoute habituellement.

 

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On fait remonter les premiers enregistrements de musique religieuse afro-brésilienne à Mano Elói en 1930. Le plus vieil enregistrement que j'ai trouvé date cependant de 1942. Un enregistrement en "field recording" par la Library of Congress des Etats Unis. A noter que ce sont des Américains qui ont enregistré l'album, à une époque où les dirigeants de la florissante industrie musicale brésilienne devaient majoritairement considérer ces musiques comme démoniaques ou arrierées.

Ketu for Yemaja (Ketu para Iemanjá) (1942)

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La même année, paraissait également un album historique, également d'initiative américaine, "Native Brazilian Music", dirigé par Leopold Stokowski avec l'aide d'Heitor Villa Lobos. Un album où on trouvait les plus grands musiciens de Rio de l'époque (Cartola, João da Bahiana, Donga, Pixinguinha, Zé Espinguela) qui interprètaient des sambas mais également des macumbas.

Pour l'anecdote, ces deux disques s'inscrivent dans dans le volet culturel de la "politique du bon voisnage" des Etats-Unis. Un projet qui enverra Walt Disney au Brésil, qui en reviendra avec quelques dessins animés qui populariseront le morceauAquarela do Brasil d'Ary Barroso.

Zé Espinguela - Macumba de Oxóssi (Donga/José Espinguela)

 

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J.B. de Carvalho est un des pionniers et des plus fameux musicien d'umbanda. Il a enregistré et joué à la radio des morceaux de musique d'umbanda dès 1931.

J.B. de Carvalho - Ogum Maytá

 

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Un très beau disque, peut être plus accessible que les autres malgré un vinyl rippé visiblement endommagé.

Yalorixá Maria D. Miranda e a Corimba da Tenda Ogum Urubatão -  Pai Xangô (No Reino da Umbanda – cantos do ritual)

 

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José Ribeiro e Coro de Suas Filhas de Santo -  Ogum (Umbanda Branca, 1989)


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João Camelo Barbosa e Coro do Terreiro Ogum Beira Mar de Santa Tereza (R.J) - (Na Gira de Exú)

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Babalorixá Caio Aranha com os Filhos do Axé Ilê Obá - Oxossi  (1983)

 Abaçá de Xangô e Pai João do Congo da Bahia, Terreiro do Pai Tomás D’Angola e Senhora Santana, Centr

 

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La musique religieuse du Tambor de Mina, présente dans l'Etat du Maranhão. Ici la Casa Fanti-Ashanti située à São Luis, de nation Jeje-Nagô, fondée en 1954. Les Fanti et Ashanti étaient des peuples originaires de l'actuel Ghana. Les enregistrements datent de 1986 et ont été publiés en 1991.

Casa Fanti-Ashanti - Doutrina de Xangô (Tambor de Mina, Cura e Baião na Casa Fanti-Ashanti, 1991)

 

 

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Maria do Carmo e Curimba da Tenda de Umbanda Luz e Verdade - Mamãe Oxum (Umbanda 73)

 

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Un très bel album dont nous vous avions déjà parlé dans le billet précédent sur la capoeira. Ici des choeurs acapella.

Edinho Marundelê - Ereum Malé / Yêye ô / Yada Baô (Eu, Bahia, 1972)

 

Les orixas ont aussi été chantés par des chanteurs profanes, dont les interprétations font le pont entre samba et musique religieuse. Et non des moindres !

 

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L'umbandista Aparecida dans cette sublime ode à l'orixa Oxum.

Aparecida - Lágrimas de Oxum (Os Deuses Afros, 1978)

 

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Un autre grand nom de la samba de Rio.

Martinho da Vila - Festa de Umbanda (Canta Canta, Minha Gente, 1974)

 

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Un orchestre prophane mais très marqué par la musique religieuse afro-brésilienne. Et porté par une voix puissante et magnifique. 

Orquestra Afro-Brasileira - Obaluayê (Lamento)  (1958)

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Dorival Caymmi, la légende bahianaise dans ce chant pour Obá.

Dorival Caymmi - Canto do Obá (1972)

 

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Sans aucun doute la plus belle voix féminine des chants afro-brésiliens, souvent présentée comme le chaînon manquant entre le candomblé et la samba. Extrait d'une anthologie sortie par le label Discos Marcus Perreira.

Clementina de Jesus - Ponto de Macumba (Música Popular do Centro-Oeste e Sudeste)

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La paire qu'on ne présente plus dont les afro-sambas firent beaucoup pour faire découvrir les orixas au monde bien différent des aficionados de la bossa nova. 

Baden Powell & Vinícius de Moraes - Lamento de Exu (Os afro-sambas, 1966)


Récemment, une scène à São Paulo dont nous avons beaucoup parlé sur ce blog dialogue de manière très créative avec ces musiques. 

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Ici une reprise d'un ponto de candomblé classique, dans une version électrisée incroyable:

Metá Metá - Man Feriman (Metal Metal, 2012)


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Metá Metá  - Obá Iná (Metá Metá, 2011)

 

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Un duo entre Thiago França et Kiko Dinucci, les deux membres clés de Metá Metá. Il s'agit d'un morceau improvisé sous inspiration du candomblé Angola, auquel est lié Thiago França. Ngoloxi est un nom de l'orixa Lemba, aparanté à Obatalá dans le candomblé Nagô.

Thiago França & Kiko Dinucci - Ngoloxi, #1 (Fun Fun Sessions, 2013)

 

Vous pourrez trouver les albums complets, en particulier les disques religieux non trouvables sur les réseaux de distribution commerciaux sur le site suivant Discos de Umbanda, ainsi que sur Acervo Discos Afro, Acervo Origens,et Acervo Tambor.

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Publié le 1 Janvier 2014

Capoeira / Berimbau from boebis on 8tracks Radio.

 

Le berimbau est un instrument hautement fascinant et plein de paradoxes. Instrument à corde, mais joué à la manière d'une percussion ; instrument musical rudimentaire, mais dont la richesse musicale est inouïe. Un timbre qui lorsqu'on l'entend la première fois peut paraître désagréable et répétitif, mais qui se revèle rapidement addictif.

La simplicité du berimbau est telle qu'on trouve même sur internet des modes d'emploi pour en fabriquer soi-même. Un arc (biriba), une unique corde en métal (cuerda), une baguette pour frapper la corde, et une pièce ou une pierre pour appuyer sur la corde et faire ainsi varier la hauteur du son. En guise de caisse de raisonnance, une simple calebasse. L'instrument est souvent associé à un caxixi que le musicien tient en même temps, un simple petit panier rempli de grains qu'on secoue.

Le berimbau a plusieurs cousins, différents arcs musicaux plus ou moins proches qu'on retrouve principalement en Afrique, dont il est originaire, et jusqu'en Asie. Mais c'est du berimbau brésilien, de loin le plus connu et le plus joué, dont il est ici question. Il est aujourd'h'ui associé étroitement à la capoeira, le fameux art martial brésilien dont il est devenu le symbole. Pourtant l'instrument ne serait devenu populaire au Brésil qu'au début du XXème siècle alors que la capoeira a une histoire bien plus ancienne. Cette histoire multi-séculaire et agitée est bien documentée sur la toile francophone et je vous renvoie par exemple à cet article très complet.

 

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(Carybe)

 

La playlist que je vous propose s'ouvre sur un merveilleux duo entre guitare et berimbau par l'injustement méconnu Onias Comenda. Suit un engistrement historique de 1940 d'un des grands modernisateurs de la capoeira, et légendaire créateur de la capoeira régionale, Mestre Bimba.

Vous entendrez ensuite un morceau de Batatinha, grand sambiste de Bahia, qui méle bossa nova et capoeira. Suivent deux capoeiras classiques avec Onias Comenda à nouveau et Mestre Pastinha, autre référence incontournable des capoeristes.

Nous retournons à des titres inspirés par la capoeira. Tout d'abord, une chanson par le sambiste-zoologue de Sao Paulo, Paulo Vanzolini qui conte le voyage d'un certain Arnaldo, où le toque du berimbau est retranscrit à la flûte. Puis un morceau épique de Caetano Veloso qui fait le lien entre la capoeira longtemps persécutée et le Brésil alors sous le joug de la dictature.

Nous arrivons à l'incontournable morceau composé par Baden Powell lors de sa relecture de la musique afro-bahianaise. Ici dans une version instrumentale à la guitare, sans les paroles de Vinicius de Moraes qui firent faire le tour du monde à ce morceau (jusqu'à Claude Nougaro).

J'ai inclu deux illustrations de l'essor du berimbau hors du cercle de la capoeira. Deux morceaux plus expérimentaux qui explorent presque systématiquement les possibilités de cet instrument. Par deux grands virtuoses, Papete et Nana Vasconcelos.

La compilation se termine par un funk carioca de DJ Sandrinho construit autour d'un sample de berimbau pour rappeller que ce genre électronique est basé sur une rythmique de capoeira (maculêlê) et que le berimbau est décidemment plus vivant que jamais.

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Publié le 10 Décembre 2013

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"Retire ton sourire du chemin / Car je veux passer avec ma douleur / Aujourd’hui pour toi je suis une épine / Mais une épine ne blesse pas la fleur" (A flor e o espinho)

Ces vers, parmi les plus célèbres de la samba sont de Nelson Cavaquinho et son partenaire Guilherme de Brito. Deux sambistas qui ont élevé au rang d’art une forme particulière de la samba. Non pas celle qu’on reprend en chœur au carnaval ou dans une roda de samba, mais celle qu’on chante au bistrot un verre à la main. Une samba parfois appelée “dor de cotovelo” (douleur de coude) en référence à celle qu’on attrape à force d’être accoudé au bar. Cette samba c’est le fruit de la vie de Nelson Cavaquinho, poète fragile et tourmenté, mais aussi fêtard invétéré et amoureux passionné.

 

Nelson Antônio da Silva, naît en 1911 à Rio de Janeiro d’une mère laveuse dans un couvent et d’un père policier, qui joue du tuba dans l’orchestre de la police municipale. Enfant, Nelson contracte la grippe espagnole et doit bientôt quitter l’école primaire pour aider sa famille en travaillant dans une fabrique de tissue puis comme assistant électricien. Mais la musique l’attire et déjà il s’aventure dans les rodas de choro. C’est là qu’il rencontre des musiciens tels que Edgar Flauta da Gávea, Heitor dos Prazeres, Mazinho do Bandolim, Juquinha, avec qui il apprend le cavaquinho. Un instrument dont il tire son surnom mais qu’il abandonnera plus tard au contact des sambistas pour la guitare. Il en faut peu pour que Nelson quitte son emploi d’électricien pour tenter la vie d’artiste. Mais les responsabilités le rattrapent quand à 20 ans, il doit épouser la jeune fille qu’il fréquente – après une convocation au poste de police par le père de la demoiselle! –. Père de famille et sans emploi, il demande alors de l’aide à son père qui le fait entrer dans la police montée.

 

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Mais Nelson Cavaquinho n’était sans doute pas fait pour une vie rangée. Car le destin voulu qu’il soit affecté à surveiller les morros de Mangueira. Là justement où Cartola, Carlos Cachaça, Zé com Fome et toute la fine fleur de la samba révolutionnaient en catimini la musique brésilienne. Les rondes policières se transforment alors pour lui en rodas de samba et les marginaux qu’il devait surveiller deviennent ses meilleurs amis. Une anecdote raconte que le jour où il rencontra Cartola, ils parlèrent tant et si bien, qu’au moment de rentrer, son cheval avait disparu. L’animal était fort heureusement rentré tout seul au commissariat où il attendait sagement Nelson. Mais les absences et les frasques du policier-sambista ne passent cependant pas et après des passages répétés au cachot il finit par être renvoyé de la police. Vers la même époque il quitte femme et enfants et se replonge à nouveau à corps perdu dans la vie nocturne de Rio.

 

Vrai malandro, on le retrouve dans tous les coins de la Cidade Maravilhosa où il y a de la samba et à boire. Tout pour la musique et les passions, il préfère vivre comme un quasi-vagabond que se résoudre à un boulot alimentaire comme beaucoup de ses amis musiciens aux marges de l’industrie musicale. C’est à cette époque qu’il rencontre son second grand amour, une certaine Ligia, une marginale qui vit dans la rue, sans doute prostituée, dont il gardera un tatouage à son nom. Nelson Cavaquinho vit alors en vendant la paternité de ses sambas, contre un peu d’argent à des musiciens moins doués voire à des non-musiciens qui veulent se faire mousser. Une anecdote raconte que Nelson Cavaquinho avait composé une chanson avec Cartola. Mais leur collaboration fit long feu quand Cartola découvrit que Nelson s’était dépêché de vendre la paternité de la samba sans l’avertir ni même lui reverser sa part...

 

C’est à cette époque que Nelson Cavaquinho développe son style unique, sincère et sans artifices. Une voix rauque, plaintive, bien éloignée des canons esthétiques de l’époque. Un jeu de guitare avec seulement le pouce et l’index, technique tout à fait inhabituelle qui attirera les éloges plus tard du guitariste classique Turibio santos et de Paulinho da Viola. Et des paroles de chansons, les plus noires et tristes qui aient été chantée sur un rythme de samba dont les belles sont écrites avec Guilherme de Brito, son partenaire le plus fidèle qui restera toujours dans son ombre. 

 

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Chez Nelson Cavaquinho, tous les morceaux sont traversés par la conscience aigüe de la mort. Sa propre mort qu’il sent venir (Degraus da vida, Folhas Secas). Jusqu’aux fleurs, qu’il imagine lui dire “profite de la vie, car nous embellirons ta fin” (eu e as flores). Même pour rendre hommage à l’école de samba et au quartier de son cœur, Mangueira, Nelson ne trouve rien de mieux que chanter qu’elle sait pleurer les poètes (Pranto de Poeta, qui sera repris par Cartola). Nelson chante aussi la mort des illusions et des espérances. L’amour qui n’apporte qu'amertume (Mulher sem alma), abandon (Pode Sorrir, Aceito teu adeus) et trahison des amis (Noticia). Faiblesse de lui-même aussi, cédant devant les tentations du carnaval (Vou partir). C’est aussi la solitude brulante (Sempre só), les rires qui cachent la peine (Não é só você). Une philosophie où pour être heureux il faut apprendre à savoir souffrir (Deus Não Me Esqueceu, Rugas) et n’espérer l’amour éternel que le jour du jugement dernier (Juizo final).

 

C’est ainsi qu’il traverse les années 40, 50 jusqu'au milieu des années 60, creusant son sillon à l’écart des modes et du succès dans un Brésil qui ne vibre guère plus au son de la samba qu’au moment du carnaval. Certaines de ses chansons sont néanmoins enregistrées par des chanteurs de Radio, Cyro Monteiro, Roberto Silva ou Elizeth Cardoso en particulier, mais sans rencontrer beaucoup d’échos. Ce n’est qu’avec le retour sur le devant de la scène de la samba qu’il franchit enfin les frontières de la bohème carioca. C’est d’abord les premiers concerts au club Zicartola de Cartola nouvellement créé, puis les premiers enregistrements de ses chansons par la nouvelle garde, Nara Leão, Thelma Soares et par la bien établie Elizeth Cardoso.

 

Changement d’époque, Nelson a enfin l’opportunité d’enregistrer lui même ses chansons. Une discographie courte mais impécable qui rassemble seulement la crème des 600 chansons qu’il aurait écrite, mais dont les deux-tiers ont été perdue. C’est d’abord un premier album en 1970 « Depoimento do poeta qui passe complètement inaperçu mais où rayonne enfin pour la première fois sur un album entier sa voix et ses compositions. Suit un album sur RCA en 1972 et enfin un dernier disque sur Odeon en 1973, sans aucun doute son plus bel enregistrement. Un disque produit par Pelão qui allait se charger peu après des premiers albums d’Adoniran Barbosa et de Cartola. Deux participations à des compilations viennent compléter sa maigre discographie, une sur Roda de samba n°2 et une autre sur l’album essentiel Quatros grandes sambistas aux côtés de Candeia, Elton Medeiros et son plus fidèle partenaire, Guilherme de Brito. Nelson Cavaquinho est à partir de là enregistré par tous ceux qui aiment la samba, Beth Carvalho, Clara Nunes, Elis Regina, Paulinho da Viola entre autres.

 

Cette période est celle de l'apaisement pour Nelson Cavaquinho. Il s'achète une maison, se marie avec Durvalina, de 30 ans sa cadette et pour des raisons de santé, arrête de boire et de fumer. Signe de la reconnaissance, un album hommage intitulé As Flores em Vida avec Nelson Cavaquinho lui même et les plus grandes stars de l'époque (Chico Buarque,  João Bosco, Toquinho, Cristina Buarque, Beth Carvalho). L'album parait en 1985, un an avant sa mort qu'il aura tant chanté.

 

Nelson Cavaquinho reste aujourd’hui une référence incontournable, pour tous les amateurs et musiciens de samba qui font vivre ce patrimoine. Mais aussi et surtout pour ceux qui comme Kiko Dinucci ou Romulo Fróes continuent de renouveler le genre dans la marge, suivant en cela les traces du Roi Vagabond comme il se définissait lui même: “J’ai consolé mon coeur si marqué / en me remémorant les luttes du passé/  Je suis tombé dans les recoins de cette vie / Chacun apporte sa douleur, sa blessure / Les nuits j’ai erré / mais chaque amour m’a fait roi / Un roi vagabond / un poète sans loi / Je n’ai pas vécu en vain / J’ai eu beaucoup d’amis et tant de frères / Même la peine ne peut faire taire ma guitare." (Rei Vadio)

 

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Voici une playlist avec les trois principaux albums de Nelson à la suite. Je vous invite également à regarder le beau et court film que lui a consacré le cinéaste brésilien Leon Hirzman en 1969 et à découvrir des traductions de ses plus belles chansons sur mon autre blog Bonjour Samba.

 

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Publié le 30 Novembre 2013

 

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(Gui Amabis par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

Son magnifique Trabalhos Carnivorios était un de nos albums de l'année 2012, et nous vous avons parlé récemment de Memorias Luso-Africanas à l'occasion de sa sortie (digitale) hors du Brésil par le label anglais Mais Um Discos. Pour en savoir plus sur le passionnant Gui Amabis, dont la presse francophone ne s'est guère fait l'échos, nous avons décidé de l'interviewer.

Vous sortez votre premier album hors du Brésil, mais vous avez déjà un long CV. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos expériences avant Memórias Luso-Africanas ?

Gui Amabis:J’ai toujours été attiré par la musique mais ce n’est qu’à 22 ans, sous l’influence de mon frère Rica, que je me suis décidé à me lancer. Je jouais déjà de la guitare et je chantais des chansons d’autres artistes, principalement Bob Marley et Robert Johnson, mais je sentais que j’avais besoin de connaître plus de théorie. Donc je suis allé étudier avec un musicien/guitariste brésilien qui s’appelle Leive Miranda.

J’ai étudié le chant et la théorie musicale avec lui pendant 4 ans, ça a été là que j’ai décidé de jouer professionnellement. J’ai été chanter dans des soirées, mais ça ne me rendait pas heureux, je revenais triste chaque nuit. Je crois que je ne sentais pas l’envie de chanter des chansons d’autres personnes.

A ce moment, mon frère, qui voyait mon insatisfaction professionnelle m’a présenté Antonio Pinto. Antonio venait de sortir la BO de la Cité de Dieu et était à un moment incroyable de sa carrière. Je n’avais jamais travaillé dans la production musicale, ni avec des ordinateurs, mais malgré ça, Antonio a cru en moi et m’a accepté dans son studio. Je suis devenu fou de ce monde, je me suis passionné pour les bandes originales, j’étais le premier à arriver au studio et le dernier à en sortir.

Après un an, je ne croyais pas ce qui se passait, j’étais à Los Angeles, en train de composer et faire des arrangements pour des films comme Lord of War (NDLR:d'Andrew Niccol) et Collateral (NDLR: de Michael Mann). J’ai compris à ce moment que ma plus grande passion était composer et arranger. En même temps j’ai senti que j’avais des idées qui musicalement n’était pas exprimables, alors j’ai commencé à écrire des paroles, et à ce moment est né le projet « Sonantes ». Ça a été mes débuts comme compositeur de chanson.

 

Le travail sur le son, l’atmosphère, les arrangements est assez extraordinaire. Vos expériences comme producteur et compositeur de BO vous ont-elles influencé et si oui comment ?

Gui Amabis: Bien sûr. J’ai commencé à composer pour les musiques de film, j’ai appris à produire et arranger avec elles également. Parfois, le plus important dans une BO est l’arrangement et la texture sonore. Je crois que ça m’a aidé à créer une identité.

 

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(Criolo, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

Memórias Luso-Africanas raconte l’histoire de vos ancêtres. Pouvez-vous nous en dire plus pour tous les francophones qui ne comprennent pas le portugais ?

Gui Amabis: Comme beaucoup de personnes au Brésil, je descends de Portugais et d’Africains. J’ai toujours été curieux de ça, de comprendre cette relation, comment ça m’a formé. Par chance, j’avais une grand-mère et un père qui aiment raconter des histoires, et ça m’a enrichi comme être humain. Mon père était petit-fils d’esclaves africains et ma grand-mère a quitté le Portugal pour le Brésil dans une condition presque identique, elle a eu une vie très riche et intéressante. L’union de mes parents n’a pas non plus été facile, mon père descendant d’esclaves et ma mère de Portugais ont dû rompre avec une partie de la famille pour vivre leur amour. J’ai fait ce disque en hommage à toutes ces personnes et ces expériences.

 

Presque tous les morceaux sont chantés par d’autres chanteurs comme Céu, Criolo, Tulipa Ruiz ou Lucas Santtana. C’est assez inhabituel par rapport au dogme de « l’auteur-compositeur-interprète », où l’auteur-compositeur interprète habituellement ses propres chansons. Ça nous rappelle l’approche de Kiko Dinucci dans son album Na bocas dos outros...

Gui Amabis: Je sentais ce disque comme un hommage à l’union des ethnies, un disque métisse. Rien de plus naturel que d’avoir plusieurs voix pour raconter ça. Je crois aussi que je n’étais pas sûr de moi pour assumer le rôle de chanteur. Aujourd’hui je ne me sens plus comme ça, tout a été très naturel.

 

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(Céu, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

A côté de ce super casting au chant, Memórias comprend beaucoup de musicens géniaux de São Paulo (Thiago França, Rodrigo Campos, Marcelo Cabal, Curumin) où qui s’y sont installés (Siba, Regis Damasceno).  Qu’est ce qui se passe actuellement dans cette ville et dans la musique indépendante brésilienne en général ? Vous identifiez vous avec une telle « scène ? D’un point de vue « gringo », la qualité de ce qui sort est très impressionnante.

Gui Amabis: Je crois que cette génération a perdu le respect pour les icônes du passé. Je dis ça dans le bon sens. Les musiciens comme Chico Buarque, João Gilberto, Dorival Caymmi et Milton Nascimento ont établi un niveau très haut, et je crois que ça a intimidé beaucoup de personnes de faire une musique indépendante et d’auteur.

L’autre chose qui aide est la facilité d’enregistrer. Des personnes qui n’auraient jamais eu la chance d’enregistrer leurs chansons le font en ce moment. Durant longtemps, les seuls qui enregistraient étaient ceux qui dépendaient d’un label et durant les années 80 et 90 seulement ceux dont on pensait qu’ils vendraient beaucoup de disques étaient choisis. Je crois que São Paulo attire beaucoup de personnes pour les opportunités qui y sont présentes. Je ne vois pas une scène cohésive mais bien beaucoup de personnes qui font de la musique

 

Nous avons écouté votre second album Trabalhos Carnívoros sorti l’année dernière au Brésil. Regis Damasceno (Cidadão Instigado, Mr. Spaceman..) semble avoir un rôle plus important que sur Memórias. De plus, vous êtes désormais le chanteur principal. Pouvez-vous nous parler plus de cet album ?

Gui Amabis: J’ai connu Regis durant l’enregistrement de Memórias, j’ai senti sa musicalité, son bon goût. Quand j’ai commencé à composer Trabalhos, j’ai tout de suite pensé à lui comme partenaire. Je crois qu’il est un des musiciens les plus talentueux avec qui j’ai travaillé. On a fini par composer deux morceaux ensemble et il s’est occupé de la production du disque avec moi.

Il est différent de mon premier disque, je sentais que c’était un disque personnel, ça n’avait pas de sens d’avoir d’autres voix, c’étaient mes histoires. J’étais plus confiant pour chanter et me positionner sur scène dans cette fonction.

C’est un album qui mélange beaucoup de choses, qui tente d’unir la religion, la biologie, et l’amour dans une unique conception. Des choses qui sont opposées mais qui d’une certaine manière se complètent. Il parle de la condition humaine et de comment je me sens homme sur ce plan.  

 

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(Lucas Santtana, par Adriano Moralis, lors du concert de lancement de Memórias Luso Africanas à SESC Pompéia en Août 2011)

 

Quels sont vos prochains projets?  Trabalhos Carnivoros va-t-il sortir hors du Brésil?

Gui Amabis: Je travaille sur la BO d’une série TV et je produis deux disques de deux chanteuses, une brésilienne et une autre portugaise. L’année qui vient, mon second disque sera lancé en Europe par le même label [Mais Um Discos] qui a lancé le premier et je pense également commencer l’enregistrement de mon troisième disque.

 

Nous avons eu la chance de voir des artistes présents sur Memórias à Paris ces dernières années (Criolo, Céu, Tulipa Ruiz, Lucas Santtana, Siba). Pouvons-nous espérer vous voir bientôt en France ?

Gui Amabis: J’espère que oui, j’ai très envie de jouer en Europe. Croisons les doigts!

 

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